Des pratiques circulaires à la petite échelle du logement
Cet article a été publié précédemment dans un dossier du site Construction 21 intitulé Réemploi : de l’acceptabilité à la désirabilité. Il montre que le réemploi, bien avant d’être un enjeu des filières industrielles de recyclage, est un ensemble de pratiques ancrées et utiles dans le quotidien des habitants.
Publication
Acceptabilité des produits, compréhension des procédures, appropriation par les habitants ? Ce sont les interrogations légitimes des filières du recyclage et de l’économie circulaire, soumises à des réglementations fortes et des exigences de résultats. Déclinées sur le réemploi, ces deux questions embarquent un très fort sous-entendu : il conviendrait de faire œuvre de pédagogie volontariste auprès d’habitants trop éloignés des enjeux environnementaux, pour leur “faire accepter” des objets ou produits à réemployer.

Quand l’objet redevient matériau – Eve Denjean
Les cultures du réemploi
Cette logique d’innovation ignore une réalité ancienne et disparate : le réemploi est inscrit dans les mœurs des habitant-e-s, au plus proche de leurs besoins, via des pratiques qui ont fait leur preuve au quotidien, au sein même du domicile. Partagés dans les familles, soutenues par des valeurs, ancrées dans des modes de vie, ces pratiques forment une culture du réemploi aux multiples facettes.
Le réemploi comme pratique contrainte
Si le réemploi a de plus en plus bonne presse, il n’est pas toujours synonyme de bien-être ni de valorisation de soi chez les habitants. Issu d’une culture populaire, rattaché à la vie quotidienne des milieux modestes et ouvriers, le réemploi s’apparente à une éthique domestique de lutte contre le gaspillage. Il entraîne la conservation, le tri, le stockage d’objets et de matériaux dans un principe de prévoyance (“au cas où”). Au sein de ménages en situation de consommation contrainte, le réemploi est une forme de débrouille faite de combines et de bons plans pour tirer parti de ressources limitées. Il peut s’apparenter à du surtravail domestique, valorisé comme savoir-faire, tout en étant contraint par nécessité face à une société de consommation omniprésente souvent inaccessible. Le réemploi est une alternative qui ne remplace alors pas la valorisation sociale apportée par l’achat neuf.
Le réemploi comme pratique créative
Le réemploi est aussi une pratique créative, parfois évoquée comme pratique de résistance à la consommation. Le terme de « upcycling » a été forgé en opposition au recyclage traditionnel qui détruit la valeur des produits pour en faire de nouveaux : mosaïque en vaisselle cassée, couverture faite de chutes de tissu, etc. Le recyclage destructif a d’ailleurs été considéré comme une pratique irrationnelle dans les milieux populaires dotés d’une culture anti-gaspillage. Le réemploi est aussi une solution pour réinventer des objets dans une forme de résistance à la consommation d’objets neufs par l’achat d’occasion ou la récupération de biens déjà utilisés par d’autres. Rattachées à un mode de vie chiche mais authentique, les pratiques de réemploi sont parfois idéalisées parce que choisies pour participer à une nouvelle forme d’économie plus durable et sobre.

Stock de bois extérieur – Benjamin Pradel
Le réemploi comme pratique distinctive
Les pratiques de réemploi se diffusent alors chez certains ménages aisés à fort capital culturel comme modalité de distinction sociale par la consommation. Elles sont un support d’affirmation de frontières morales avec les groupes sociaux qu’elles perçoivent comme peu concernés par les enjeux environnementaux. L’achat ou la possession d’objets vintage, de collection ou de seconde main, de la brocante à l’antiquité, participe de la construction d’une identité pensée comme anti-consumériste. Cette culture du réemploi se distingue des motivations de la consommation traditionnelle. Elle ne s’inscrit pas forcément dans une culture du “moins”. Elle peut alimenter une culture de la consommation lorsqu’elle s’accompagne d’achat de produits supplémentaires, parfois neufs, dans une forme d’équilibre moral réconfortant.
Ces motivations diverses forment autant de cultures du réemploi aux multiples façons de faire qui se retrouvent tant dans les manières d’habiter que de rénover et d’aménager son habitat, comme en témoignent plusieurs recherches menées par Leroy Merlin Source.
Les besoins d’espace de l’habitant mathériauthécaire
Pour déployer des pratiques de réemploi dans leur domicile, les habitants ont besoin de mobiliser des espaces disponibles pour créer, bricoler et stocker objets, matériaux et composants. La recherche L’économie circulaire domestique a fait émerger le profil type de l’habitant matériauthécaire qu’on retrouve un peu chez tout le monde.
L’habitant matériauthecaire décompose et recompose les objets domestiques. Il possède une capacité remarquable à fragmenter les objets, identifiant les composants à fort potentiel de réutilisation. Cela repose sur une créativité projective comme le dit une enquêtée : « je conserve des matières premières, en projetant de faire des choses avec. Un bout de chambre à air, je me dis que j’aurai l’occasion de l’utiliser pour réparer quelque chose, ou du bois, des chutes, que je sélectionne en fonction de leur taille, leur poids, leur grammage ». Chaque tiroir, boîte ou étagère devient un réservoir de possibilités. L’enjeu du stockage et du rangement devient donc central : « l’idée c’est d’avoir le moins de choses possible dans les espaces de vie et plutôt des espaces de stockage à d’autres endroits. Il y a une cave où j’ai mon stock de bois. Au fond du jardin, il y a des bouts de bois qu’on n’a pas encore réutilisés. Pour le moment, ça s’entasse dans plein d’endroits différents », dit un grand bricoleur. Deux impératifs se font jour : optimiser les volumes et accéder aux éléments à réemployer.
Le turn over domestique des objets, entre déchet et ressources
On retrouve ces tendances dans la recherche Faire la transition dans son salon ?, menée auprès de foyers engagés dans leur propre transition écologique. Chez eux, le déchet devient une ressource, ils récupèrent, personnalisent, détournent pour éviter le neuf. L’enjeu d’espace est tout aussi crucial. Les enquêtés en milieu urbain peinent d’ailleurs à embarquer le logement dans leur transition écologique car les appartements s’avèrent trop petits pour ces pratiques (sauf à accéder à des espaces types tiers lieux ou repair café pour mutualiser matériaux et bricolage). Alors qu’en environnement rural ou moins dense, le logement devient un lieu d’expérimentation et se dote d’ateliers, d’espaces d’entrepôt, de bricolage.
Le silence des objets qui attendent leur heure
L’étude Domestiquer ses appareils domestiques montre aussi que certains rapports qu’entretiennent les habitants avec leurs appareils électriques et électroniques favorisent le réemploi. Obsolètes, cassés, en doublon, ils ne sont pas automatiquement évacués : certains finissent par se faire oublier, en haut des placards ou sur les étagères des caves. Ils pourront toujours bénéficier d’une seconde vie chez le fils qui déménage, par un don à une association, dans la maison secondaire, pour des pièces de rechange, etc. En attendant, ils s’ensauvagent, occupant en silence des mètres carrés indispensables à leur survie.
Les temps du réemploi au cœur des rythmes de vie
Impératif supplémentaire, le réemploi au sein du logement doit pouvoir s’inscrire dans le bon timing pour les habitants. On sait par exemple que le temps du chantier est une période de charge mentale intense, aux multiples décisions quotidiennes. Dans ces moments tendus, les habitants s’appliquent à des pratiques de réemploi documentées dans Réenchanter le pavillonnaire urbain : radiateurs en fonte, planchers, escaliers, menuiseries intérieures, ferronneries, carrelages…, les éléments vintage ont la côte, lors des rénovations d’ampleur. Mais il faut rester aux aguets : il faut s’entendre avec les professionnels qui interviennent sur le chantier pour que ces éléments ne soient pas évacués ! Ici, il faut conjuguer une capacité de réaction rapide et une projection créative sur le moyen et le long terme du logement.
La nouvelle vie des garages
S’il est une pièce emblématique du réemploi dans la culture habitante, c’est le garage et ses multiples usages. Dès lors que plus d’un tiers des Français n’y gare plus sa voiture, il cumule bien d’autres fonctions, dont les activités créatives et le stockage de tout ce qui pourra servir (ou pas) plus tard. Il est alors le lieu privilégié du réemploi des meubles qui ne trouvent plus leur place dans les pièces à vivre. Les meubles d’une ancienne cuisine, une armoire défraîchie, des étagères trop petites permettent de ranger les affaires du quotidien (trottinettes, habits de jardin, etc.), celles plus saisonnières (affaires de vacances, valises, etc.) ou de long terme (bois de récupération, composants, objets à revendre, etc.). Le garage est un espace imparfait, malléable, qui laisse leur chance à tous les éléments qui ont un potentiel de réemploi. Les rebuts n’y sont pas nécessairement des déchets…

Conserver au cas où – Benjamin Pradel
La petite économie circulaire
Dans ce jeu complexe et incertain, tout n’est pas organisable, anticipable. Le réemploi s’inscrit dans le temps long et incertain de la vie domestique. Les habitants s’appliquent à préserver le potentiel de choses et objets qui peuvent sembler inertes pour le visiteur mais qui attendent leur heure. Ces pratiques s’ancrent dans des cultures existantes (familiales, populaires, élitistes, militantes, etc.) et sont portées par de nouvelles préoccupations sociétales.
Composites et subjectives, elles reposent sur des expériences ordinaires, de la transmission intergénérationnelle, des savoirs-faire acquis. Mises bout à bout, elles participent à réduire la consommation entrante et les déchets sortants du logement. Cette culture du réemploi dans l’habitat touche les matériaux de construction, les pièces à vivre, le mobilier ou encore les objets. Dans de très courtes boucles circulaires, à la micro-échelle du logement.
Denis Bernadet, animateur scientifique Leroy Merlin Source
Benjamin Pradel, sociologue urbaniste, cofondateur et cogérant d’Intermède
L’article de Construction 21 est accessible ici : https://www.construction21.org/france/static/h/reemploi-de-l-acceptabilite-a-la-desirabilite.html