Quand le voisinage devient un prolongement du chez-soi
« Je le fais parce que je me sens chez moi. Je veux que ce soit beau, joli pour moi, et pour tout le monde aussi. » Lorsque José évoque l’entretien du jardin de sa résidence, il ne parle pas de son appartement mais bien d’un espace collectif. Pourtant, il décrit un sentiment familier : celui d’habiter un lieu dont il prend soin, bien qu’il ne lui appartienne pas juridiquement. Ce paradoxe, celui du souci d’espaces dont on se sent responsable sans toujours en être propriétaire, est au cœur du travail de la thèse Cifre en sociologie et géographie que Damien Rondepierre consacre aux transformations contemporaines des manières d’habiter.
Partage d’espaces habités : décrypter la « mise en commun »
Depuis, 2022, il interroge les conditions, les modalités et les effets de la mise en commun de ressources matérielles et immatérielles dans quatre contextes résidentiels différents : deux habitats participatifs, une résidence pavillonnaire autogérée et une copropriété classique. Ses observations de terrain, quarante-huit entretiens semi-directifs, des balades commentées avec les habitants, des relevés cartographiques des pratiques et de nombreuses photographies lui permettent de saisir concrètement les relations que les habitants entretiennent avec les espaces, les biens et les services qu’ils partagent, entre leur logement et la rue.
« Vivre chez soi » et « vivre ensemble » : quelle croisée des chemins ?
Dans cette quatrième contribution qui porte sur l’extension du chez-soi et des pratiques domestiques hors du logement, Damien Rondepierre constate que les habitants semblent pris aujourd’hui entre deux injonctions contradictoires. D’un côté l’idéal domiciliaire, né au XIXème siècle et qui s’est imposé comme norme au cours du XXᵉ siècle. Cet idéal fait du logement un refuge protecteur, un cocon où se construit l’intimité familiale. De l’autre s’impose depuis peu un nouvel horizon, celui du « vivre ensemble ». Un idéal promu aussi bien par les habitants engagés dans des projets collectifs que par les acteurs du logement. Face au coût croissant du logement, à la réduction des surfaces habitables, au vieillissement, à l’isolement social ou aux enjeux environnementaux, le partage apparaît comme une des réponses possibles aux difficultés contemporaines d’habiter.
Le chez-soi : des frontières transformées
Les analyses de Damien Rondepierre, à rebours de certaines idées, montre que cette tension entre deux idéaux puissants ne signifie pas la disparition du chez-soi. Elle révèle plutôt une transformation de ses frontières. Certaines activités domestiques, jusqu’alors confinées à l’intérieur du logement, se déplacent vers des espaces extérieurs, souvent partagés : faire sa lessive, bricoler, jardiner, recevoir des proches, organiser des repas ou encore stocker du matériel. Ces espaces sont pensés par les habitants comme une ressource collective dont ils peuvent avoir un usage individuel.
Corinne, habitante d’un habitat participatif, raconte ainsi utiliser très régulièrement l’atelier collectif : « J’utilise l’atelier pour bricoler […] la maison commune, je l’utilise aussi à titre privatif entre guillemets. » La pièce partagée, lorsqu’elle l’utilise seule, devient un prolongement du domicile plutôt qu’un simple équipement collectif.
Trois processus de domestication
Dans son analyse, Damien Rondepierre qualifie de processus de domestication la manière dont les habitants investissent et transforment les espaces extérieurs du logement pour en faire des lieux de pratiques domestiques. Il identifie plus précisément trois processus de domestication des espaces du voisinage.
La préfiguration : des espaces pensés pour être mutualisés
Dans les habitats participatifs étudiés, les espaces communs ne sont pas seulement des lieux supplémentaires : ils ont été pensés dès leur conception pour d’autres façons d’habiter. Cuisine d’été, atelier partagé, chambre d’amis, buanderie ou maison communes rendent possible une externalisation de certaines activités domestiques. Les habitants expérimentent ainsi, à petite échelle, un mode d’habiter où certaines fonctions de la maison sont mutualisées. Pour leurs habitants, ces lieux préfigurent concrètement une autre manière de vivre ensemble, sans attendre une transformation globale de la société qu’ils espèrent.
L’appropriation : transformer l’espace en vécu
Le deuxième processus est celui de l’appropriation. Les habitants font progressivement de ces espaces des lieux familiers en y laissant des traces matérielles, symboliques ou affectives. Une décoration devant une porte, quelques plantes, un tapis ou le soin apporté à un jardin collectif suffisent parfois à transformer un espace de passage commun en espace vécu ayant une dimension plus personnelle.
José résume parfaitement cette logique lorsqu’il explique : « Se sentir bien dans l’appartement, mais même à l’extérieur. Se sentir bien comme si… bon on est locataire mais c’est comme si ça m’appartenait. » À travers l’entretien du jardin, il construit un rapport d’appartenance qui dépasse largement celui de propriété.
Cette appropriation peut également être beaucoup plus discrète. Françoise décore l’entrée de son logement au fil des saisons afin de rendre les lieux plus accueillants : « Je me suis dit : je vais me faire ma petite déco… ça me fait plaisir, j’adore ça. » Ces gestes ordinaires montrent que les habitants fabriquent quotidiennement leur chez-soi bien au-delà des limites qui le définissent juridiquement ou d’un point de vue règlementaire.
L’activation : la domestication temporaire
Certains espaces dans les logements collectifs demeurent neutres la majeure partie du temps : hall, jardins, etc. Mais ils peuvent être ponctuellement activés par les habitants pour une activité partagée, un projet collectif. Dans une copropriété lyonnaise, le hall d’entrée devient, le temps d’un apéritif entre voisins, une véritable pièce commune lorsque la pluie oblige à rentrer à l’intérieur. Une fois la rencontre terminée, les tables disparaissent et le hall retrouve immédiatement sa fonction de simple lieu de passage. Cette domestication est temporaire et négociée avec les règles collectives qui organisent la copropriété.
Ces formes de domestication restent toutefois fragiles. Elles dépendent d’abord des espaces disponibles. Là où certains habitats ont été conçus pour accueillir des usages collectifs, d’autres ne disposent d’aucune réserve spatiale permettant d’imaginer une buanderie commune ou un atelier partagé. Ce que regrette Florent qui vit pourtant dans un immeuble récent : « Il y aurait besoin que ce soit pensé vraiment dès la conception de l’habitat. »
Partage des espaces habités : la complexité du vivre ensemble
Les espaces partagés demeurent des espaces sociaux. Les relations entre voisins influencent directement leur appropriation. Les conflits peuvent conduire certains habitants à renoncer à utiliser les lieux communs. Fabrice, installé dans un habitat partagé, explique ainsi sans détour : « Moi franchement, ici, je partage plus rien. La cuisine d’été je n’y vais pas, le jardin je n’y vais pas. » Les espaces collectifs cessent alors d’être un prolongement du chez-soi pour redevenir au mieux de simples espaces de passage.
D’autres habitants enfin, n’osent pas jouir du partage des espaces de peur de déranger les autres habitants. Laure raconte ainsi que son conjoint hésitait à installer son rameur dans un espace commun, par crainte « d’encombrer les parties communes », alors même que les autres habitants l’y encourageaient. Derrière cet exemple se dessine toute la complexité du vivre ensemble : la disponibilité de l’espace, à cause de la confrontation aux autres, n’entraîne pas automatiquement son usage.
Ce que l’habiter dit du rapport au monde
Dans cette contribution, Damien Rondepierre nous invite ainsi à déplacer le regard porté sur les modes d’habiter contemporains et les limites de l’habitat. Si le logement constitue pour les habitants leur point de vue sur le monde : grâce à lui ils construisent aussi leur rapport au monde à travers un ensemble d’espaces intermédiaires où s’entremêlent intimité, voisinage et vie collective. Observer ces processus de domestication permet de mieux comprendre les évolutions actuelles des modes d’habiter et rappelle qu’au-delà des formes architecturales et des statuts d’occupation des logements, ce sont aussi les pratiques sociales, les relations et les négociations quotidiennes qui fabriquent les lieux où l’on se sent véritablement « chez soi ».