« Le vieillissement est une expérience qui se construit au fur et à mesure de nos vies. »
Il est rare que les chercheurs en sciences humaines et sociales prennent le risque de parler en leur nom propre avant d’être dégagés, souvent par la retraite, de la neutralité et de l’objectivité liées à leurs obligations scientifiques. Plus rares encore sont ceux qui explicitent et enracinent clairement un parcours de recherche dans leur enfance et dans des liens privilégiés à l’un de leurs parents.
C’est pourtant le pas que franchit Mélissa-Asli Petit, sociologue, fondatrice de Mixing génération et correspondante Leroy Merlin Source, avec son second ouvrage : S’autoriser à vieillir (Erès, 2026). En s’appuyant sur sa propre expérience des liens intergénérationnels dans son enfance, de l’importance pour elle de la relation avec la mère de sa mère, elle décrit comment elle est passée d’une expérience de vie constitutive à un sujet de thèse, en apparence décalé (le passage à la retraite), puis à un champ d’investigation sociologique, notamment construit au sein de Leroy Merlin par plusieurs chantiers de recherche (les jeunes retraités), et enfin à un engagement.
Car aujourd’hui Mélissa-Asli Petit est doublement engagée : dans le champ du vieillissement au sens large ; et auprès des femmes vieillissantes et âgées dont elle s’attache à décrire la condition, bien moins favorable que celle des hommes sur la plupart des continents, mais aussi la résilience, la créativité et le rôle fondamental au sein des familles et de la transmission générationnelle.
L’intuition générale de son livre retrouve celle de l’anthropologue Tim Ingold qui, dans Le passé à venir, Repenser l’idée de génération (Seuil, 2025), nous invite à cesser de juxtaposer pour mieux les séparer les générations pour au contraire les penser à partir de l’image de la tresse. Dans nos vies, les générations ne se succèdent pas comme dans les tableaux statistiques, elles s’entrelacent, se frottent, tissent des liens. Et de la même manière qu’Ingold affirme qu’il n’y a pas de société sans reprendre et transformer des éléments du passé pour savoir d’où l’on vient, Mélissa-Asli Petit note que face à la fragmentation des âges et au présentisme des sociétés post-modernes, s’autoriser à vieillir c’est s’inscrire dans le temps et les générations. C’est reconnaître une dette, non pas économique ou financière, mais humaine. Être endetté permet d’accomplir ce que Freud nommait le travail de culture pour s’inscrire à son tour dans la chaîne des générations. Transmettre dit en substance Mélissa-Asli Petit c’est se savoir mortel. Mais se savoir mortel n’est pas triste : les nombreux exemples mobilisés par sa longue expérience de terrain en témoignent. La sociologue propose même des pistes de réflexion et d’action pour passer d’une société excluant les vieilles et les vieux des espaces publics et des liens sociaux à ce qu’elle définit comme une société du « ET » : plus respectueuse de la diversité des personnes et des âges, leur donnant une place d’acteurs à part entière. Une société qui aurait enfin tordu le cou à son âgisme fondamental qui exclut tout individu qui n’est plus « actif ». En un mot comme en cent : plus inclusive.
« S’autoriser à vieillir, c’est s’autoriser à vivre »
Pouvez-vous revenir en quelques mots sur l’importance qu’a eue votre grand-mère au sein de votre famille et pour vous ? Puis, nous dire comment cette figure, ses savoirs, ce qu’elle vous a transmis, nourrissent aujourd’hui vos projets de recherche et votre réflexion ?
Quand je suis née, ma grand-mère Gabrielle, que j’appelais mémé, avait 64 ans. Elle m’a montré le respect des âges, sans jamais parler de vieillissement, simplement en étant pleinement présente à ce qu’elle était. J’aime à dire qu’elle ne m’a pas appris à vieillir, mais qu’elle m’a appris à vivre. Elle m’a aussi légué une histoire familiale faite de silences et de joie, de vulnérabilités et de persévérance.
Je crois qu’en la côtoyant pendant mes huit premières années, elle m’a fait comprendre que les grands-parents, et finalement aussi tous les plus âgés, pouvaient être, ce que je nomme dans le livre « des passeurs d’histoire et des semeurs de graines ». Si j’utilise ici cette métaphore de la graine semée, c’est parce que transmettre nécessite un temps long qui échappe à notre contrôle dans un monde où nous souhaitons voir immédiatement les fruits de nos actions. La transmission est certes matérielle, mais elle est aussi immatérielle, par les histoires qu’on nous transmet. Les enfants apprennent à comprendre qui ils sont dans le monde non seulement à travers leur expérience individuelle, mais aussi à travers les récits des histoires familiales qui leur offrent un sentiment d’ancrage et d’héritage. Toutefois, pour qu’une telle relation prenne vie, il faut des rencontres, partager des expériences communes, et pour cela les parents jouent un rôle central d’entremetteurs de ces relations. C’est bien parce que j’en ai conscience, après de nombreuses analyses sur le sujet et parce que je l’ai vécu, que je tente à ma manière d’être une entremetteuse afin de permettre à ma mère, comme à mon père, de tisser leurs relations uniques avec ma fille.
Avec le recul, je ne sais pas vraiment expliciter comment cela nourrit aujourd’hui mes réflexions, mais cela a constitué un point de départ dans mon envie de comprendre ce qui se jouait derrière les visages et les modes de vie des plus âgés.
La thématique du temps est essentielle quand on vieillit : organiser son temps, temps qui reste à vivre, etc. Vous insistez à juste titre sur l’enjeu de retrouver et de conserver tout au long de son vieillissement son autonomie temporelle. Que conditionne sa maîtrise ou sa non-maîtrise ?
Revenons peut-être, au préalable, sur la dynamique de la société dans laquelle nous vivons actuellement. Nous sommes dans une société qui valorise l’accélération du temps. Il existe même un affrontement inconscient entre vitesse, progrès et utilité d’un côté, et lenteur, improductivité et inutilité de l’autre. De plus, notre attention est rendue captive par l’omniprésence des écrans et des sollicitations modernes. Cela se fait au détriment d’un temps pleinement vécu dans des domaines capables de donner du sens à l’existence. D’après les témoignages de nombreux retraités, la retraite peut permettre de retrouver du sens dans des activités qui comptent, de créer des projets et de les remettre au cœur du quotidien.
Toutefois, la maîtrise ou la non-maîtrise de son organisation du temps dépend bien souvent de notre catégorie socioprofessionnelle, de notre métier, de notre capacité à dégager du temps hors travail pour soi, et de mobiliser ce temps pour des activités qui font sens pour soi. Il ne faudrait pas oublier que les retraités ont été soumis à ces cadres temporels qu’ils ont plus ou moins choisis, plus ou moins subis, et qu’être maître de son temps ne se décrète pas : cela s’apprend et se construit.
Dans l’ouvrage S’autoriser à vieillir, je pose un certain nombre de questions qui permettent aux personnes de pouvoir se questionner sur leur autonomie temporelle : choisissons-nous notre organisation temporelle au travail ? Avons-nous la capacité et l’envie d’externaliser certaines tâches domestiques ? Dans quelle mesure maîtrisons-nous le « temps pour soi » ? Ce « temps pour soi » est-il perçu comme un moment de repos nécessaire, ou bien est-il relégué au second plan, noyé sous les contraintes professionnelles, familiales ou sociales ? Quelles marges de manœuvre mettons-nous en place en dehors du travail ? Avons-nous des stratégies créatives ou innovantes pour dégager du temps libre, ou bien sommes-nous prisonniers d’un emploi du temps surchargé ? Ces marges sont-elles suffisantes pour répondre à nos besoins personnels, ou restent-elles limitées en raison de ressources financières, d’obligations familiales ou d’attentes culturelles ?
Vous affirmez de manière provocatrice qu’il faut « s’autoriser à vieillir » dans une société qui a peur de la vieillesse et qu’il faut s’y préparer jeune. Dans ce travail, car je pense qu’il s’agit d’un travail, qu’est-ce qui relève de l’individu et qu’est-ce qui relève ou devrait relever de la société ?
Le vieillissement est une expérience qui se construit au fur et à mesure de nos vies. Bien évidemment, cette expérience s’impose de l’extérieur par le regard des autres et elle s’éprouve de l’intérieur en raison du regard que nous portons sur notre corps qui change. Finalement, c’est un travail de dentelle qui traverse un regard très intime sur nos corps. Nous pouvons effectuer ce travail aussi en regardant les autres autour de nous, en nous questionnant sur ce qui nous anime, sur nos idéaux, sur nos modes de vie, pour arrêter d’être dans le déni du vieillissement et donc de la vie.
Il s’agit aussi de reconnaître qu’il existe une pluralité de récits, de perceptions, et d’expériences du vieillir et qu’il ne faut surtout pas nier ou effacer cette diversité sous prétexte de discours réducteurs ou d’injonctions uniformes. L’âgisme, les représentations sociales sur l’âge, nous invite bien souvent à imaginer une seule manière de vieillir. De plus, la société nous terrorise et instaure l’angoisse de vieillir, au travers de préjugés insidieux qui parsèment nos quotidiens : « les rides sont laides, les vieux sont déprimés, déconnectés, dépassés » ; « ils sont les parasites des jeunes et les fardeaux de la société » ; « à ton âge, tu ne devrais plus porter ce vêtement, tu ne devrais pas commencer à apprendre le tango » ; quand il n’y a pas d’escalators dans les transports en commun ; quand une société vend des produits « anti-âge » tirant profit de la peur des signes du vieillissement. Face à ces situations, nous devons remettre en question l’âgisme au lieu de nous en culpabiliser.
Les stéréotypes et les croyances autour des âges sont très souvent intériorisés et véhiculés comme des vérités, alors qu’ils sont construits socialement, mais ils impactent le quotidien de
chacun et encore plus des plus âgés. Comme le note la psychologue américaine Becca Levy, il ne faut pas oublier que nos croyances liées au vieillissement ont un impact non négligeable sur notre bien-être et notre santé, et peuvent réduire jusqu’à 7,5 ans notre espérance de vie.
Dans l’ouvrage S’autoriser à vieillir, je prône une éducation au vieillir pour envisager une société sans âgisme. Cette éducation au vieillir consiste en un apprentissage de la diversité de ce que vieillir veut dire, et nous pouvons agir à la fois individuellement et collectivement. Nous pouvons prendre le pas en étant des consommateurs responsables de produits culturels qui reflètent une vision juste des différentes étapes de la vie, que ce soit à travers la littérature, les médias. Nous pouvons avoir une attention à nos mots, nos comportements, qui contribuent parfois à nourrir l’âgisme. Et puis, nous pouvons faire attention à nos achats quand ceux-ci ne correspondent pas à une vision réaliste ou plurielle du vieillissement.
Il est possible d’élargir la réflexion à d’autres enjeux pour aborder ce travail qui relève de la société. Les questionnements autour de l’habiter et de la mobilité ont tout leur sens. Continuer à imaginer des villes et des appartements de façon non inclusive est inquiétant dans une société de la longévité. Les villes ne sont majoritairement pas conçues à l’intention des personnes âgées, et les problèmes d’accessibilité y sont nombreux. Nous devrions réussir à croiser nos perspectives et nous demander quelles solutions peuvent être imaginées de façon décloisonnée et universelle face à une problématique commune. Il est ainsi essentiel que l’espace public soit conçu de manière à être le plus adapté possible afin que personne ne soit contraint de renoncer à certains déplacements.
Propos recueillis par Pascal Dreyer, 23 septembre 2026