Comment habite-t-on un environnement pollué ? Que ressent-on lorsque l’air paraît chargé ? Que l’eau suscite le doute ou que les activités industrielles s’imposent dans le paysage familier ? Et surtout, comment les habitants composent-ils avec ces pollutions souvent invisibles, entre inquiétude, adaptation et quête de solutions protectrices ? C’est à ces questions que s’intéresse la recherche « Les pollutions : du territoire au logement, et inversement. Traces indices, croyances et pratiques des habitants ». Une recherche Leroy Merlin Source menée par la sociologue Mélissa-Asli Petit avec le soutien du service Sitésol de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Son but : comprendre les perceptions, les gestes et les stratégies des habitants.
L’ordinaire de l’habiter contemporain : pollution et risques industriels et sanitaires
Les pollutions sont désormais une composante ordinaire de nos environnements de vie. Pollution de l’air, des sols, de l’eau, particules fines, odeurs industrielles, poussières ou nuisances sonores… Tout cela forme le paysage sensible des habitants de nombreux territoires. Ces pollutions sont à la fois globales et locales, invisibles et perceptibles, diffuses. Mais elles sont aussi parfois brutalement manifestes. Comme lors d’accidents industriels ou d’épisodes de pollution liés aux conditions météorologiques.
Une recherche pour comprendre les perceptions, les gestes et les stratégies des habitants
Pour mener la recherche, le choix de la métropole lyonnaise s’est imposé comme particulièrement pertinent. La Vallée de la chimie concentre en effet une pluralité de sources de pollution liées à des activités industrielles historiques, tout en étant un territoire dense, pratiqué et très investi par ses habitants. Pour la réaliser, 17 entretiens qualitatifs ont été réalisés auprès d’habitants de plus de quarante ans. Le but : comprendre leur rapport aux pollutions, leurs perceptions du risque et les gestes de protection qu’ils mettent en œuvre dans leur quotidien. Ces habitants résident dans l’épicentre du risque de la pollution ou dans des territoires en apparence plus éloignés des risques industriels et de pollution.
Le design au service de la recherche
Cette recherche en sociologie compréhensive s’est enrichie d’un partenariat original avec huit étudiants de l’Esaa La Martinière-Diderot. Encadrés par deux enseignantes du Master, Roxane Andrès, designer et chercheuse, et Camille Delbecq, directrice artistique, ils ont réalisé un atlas des imaginaires de la pollution, retraçant les représentations culturelles associées aux pollutions au fil des décennies. Ils ont également conçu un outil d’enquête cartographique mobilisé pendant les entretiens. Son objectif ? Permettre aux habitants de localiser les sources de pollution dans leur logement et sur le territoire. Mais aussi raconter leurs usages du territoire et d’associer des couleurs, des émotions ou des sensations à certains lieux. Cette collaboration a permis de dépasser le cadre classique de l’entretien sociologique en proposant des supports visuels et cartographiques facilitant et donnant forme à l’expression sensible du vécu des habitants.
À partir de ces matériaux, une carte sensible du territoire de la Vallée de la chimie a été élaborée par les étudiants. Elle donne à voir, par les couleurs et les matières utilisées, un territoire perçu et ressenti, bien au-delà des seules données techniques et scientifiques disponibles sur les pollutions. Elle révèle les tensions entre intérieur et extérieur, sentiment d’attachement au territoire et inquiétudes sanitaires, banalisation des nuisances et vigilance quotidienne.
De la trace à l’indice : quels savoirs des habitants contraints d’habiter dans un environnement pollué ?
L’un des apports de cette recherche réside dans la grille d’analyse des entretiens mobilisée par Mélissa-Asli Petit. Inspirée du « paradigme indiciaire » développé par l’historien Carlo Ginzburg (1939-2026), l’analyse s’intéresse aux traces laissées par les pollutions dans l’environnement, le logement et sur et dans les corps des habitants. Une odeur inhabituelle, une poussière noire sur un rebord de fenêtre, une irritation de la gorge ou un ciel teinté d’orange sont autant de signes sensibles à partir desquels les habitants construisent leur appréhension et compréhension des phénomènes de pollution. La recherche distingue ainsi la « trace », c’est-à-dire ce qui est perçu sensoriellement, de « l’indice profane », moment où cette trace prend un sens pour l’habitant et nourrit une interprétation de ce qui se passe et la perception d’un danger potentiel.
La recherche met ainsi en évidence l’importance des ressentis, des émotions et des croyances dans la construction du savoir profane des pollutions. Les habitants ne s’appuient pas principalement sur des données scientifiques, même vulgarisées par les indices de la qualité de l’air par exemple, ou sur les seuils réglementaires. Ils interprètent leur environnement à partir de leurs expériences vécues, de leurs inquiétudes, de leurs croyances, de leurs souvenirs (notamment des accidents industriels) et de la confiance — parfois fragile — qu’ils accordent à la communication des institutions.
Des stratégies protectrices ancrées dans les savoirs profanes
L’étude met également en lumière les stratégies mises en œuvre par les habitants pour se protéger. Il s’agit surtout de gestes domestiques, nombreux mais fragmentés. Aérer à certains moments de la journée, éviter d’ouvrir les fenêtres lors des pics de pollution, filtrer l’eau sans être certain de la qualité sanitaire obtenue, limiter certaines activités extérieures ou modifier des habitudes de consommation… Les habitants tentent d’agir à leur échelle, alors même que les pollutions leur apparaissent diffuses, invisibles ou impossibles à maîtriser.
Enfin, la recherche souligne un paradoxe important. Malgré la multiplication des dispositifs d’information sur la qualité de l’air ou de l’eau, beaucoup d’habitants expriment un sentiment d’impuissance ou de distance face aux données et informations diffusées. Les indices et seuils réglementaires restent abstraits, les indices vulgarisés pas assez adaptés à la réalité diffuse de la pollution et à l’ancrage territorial des habitants, tandis que les expériences sensorielles apparaissent plus concrètes et plus crédibles à leurs yeux.
En croisant sociologie, apports scientifiques, design et cartographie sensible, cette recherche propose une lecture de l’appréhension par les habitants des pollutions environnementales touchant leur lieu de vie. Elle rappelle que les enjeux de santé liés à l’air, aux sols et à l’eau ne se jouent pas uniquement dans les politiques publiques ou les expertises scientifiques, mais aussi dans les expériences ordinaires des habitants, dans leurs perceptions, leurs émotions et leurs manières d’habiter un monde durablement pollué.