Autonomie Vieillesse Les retraités : une richesse pour la France ?
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Les retraités : une richesse pour la France ?

Entretien avec Mélissa Petit, sociologue


Entretien

Entretien_Melissa_PetitA l’occasion de la parution de l’ouvrage tiré de sa thèse, « Les retraités : une richesse pour la France » (L’Harmattan, 2016), nous avons souhaité interroger la sociologue Mélissa Petit sur la manière dont les jeunes retraités (55-70 ans) qu’elle a rencontrés organisent leur nouvelle vie. Quelles leçons tirent-ils de leur vie professionnelle et familiale ? Comment organisent-ils activités et temps sociaux ? Quelle réflexion sur soi est convoquée pendant et après cette période d’activité d’une quinzaine d’années que beaucoup pensent éternelle ? Autant de pistes pour penser, en creux, le rapport au logement, pilier de leur nouvelle vie.

 

Pourquoi utilisez-vous le terme de « richesse » pour qualifier les retraités ?

De manière générale, les retraités sont une richesse en raison de leurs compétences, savoirs et parcours de vie. Ils peuvent nous apporter et nous transmettre des choses essentielles dont les générations qui les suivent peuvent avoir besoin. Mais aussi parce que les jeunes retraités que je me suis attachée à écouter, qui sont âgés de 55 à 70 ans, bénévoles et travailleurs, créent de
nouveaux modèles et modes de vie à la retraite. Ils contribuent ainsi à la vie de la société.

 

En quoi la constitution de l’identité de retraité, malgré des profils jeunes, actifs et compétents, reste-t-elle difficile pour la plupart des personnes interrogées ?

Tout dépend de leur parcours de vie et du fait qu’ils ont ou non préparé leur passage à la retraite. Ceux qui ne l’ont pas préparé appréhendent assez difficilement ce nouveau temps de la vie et leur avancée en âge. La préparation de sa retraite permet en effet de se mettre en question et de construire ce que vont être les activités et le mode de vie. Le rapport au vieillissement se joue dans les activités que la personne retraitée va pouvoir faire ou continuer à faire.
Ainsi, dans la typologie que je propose, le surbooké ne choisit pas vraiment ses temps sociaux et ses activités. Il dit oui à tout et va dénier son statut de retraité. Si ses nombreuses activités lui permettent de se définir autrement (travailleur, bénévole, grand-père ou aidant familial), il n’accepte pas son nouveau statut. À l’opposé de ce profil un peu négatif, l’équilibré répartit les activités entre celles pour lui et celles pour sa famille. Il est capable de dire non à ce qui ne lui convient pas. Notamment les contraintes que les autres veulent lui imposer. Mais il accepte aussi ses propres contraintes. Ainsi, chemin faisant, il accepte totalement son statut de retraité. Signe de cette acceptation : il est en relation avec des personnes du même âge que lui.

 

Si nous revenons à votre typologie, pouvez-vous définir les deux autres profils de retraités jeunes, actifs et compétents que vous avez identifiés : le mono-polaire et l’hédoniste ?

Avant de revenir à la typologie, j’en rappelle les deux variables qui ont permis de la construire : « est-ce que c’est moi qui organise mon emploi du temps ou son organisation m’est-elle donnée de l’extérieur ? » et « cet emploi du temps est-il fait d’un seul temps ou de plusieurs ? ». L’hédoniste met l’individu et ses désirs au coeur de l’organisation du temps. Il ajuste l’organisation du temps à ses goûts et à ses rêves, avec des activités créatrices de loisirs et de plaisir(s) pour lui-même. Le mono-polaire organise son temps autour d’une activité (la famille, le bénévolat ou le travail). Cette activité vise à compenser la perte d’identité professionnelle et surtout elle prescrit l’organisation de l’emploi du temps de la personne. Pour faire un parallèle avec le surbooké, ce dernier a peur du vide et c’est cette peur qui lui fait remplir son agenda. Ce qui s’est accentué depuis le démarrage de ma recherche, c’est le désir des retraités d’être dans la flexibilité et la non-contrainte. Les retraités ne sont pas condamnés à rester dans la catégorie dans laquelle, pour de nombreuses raisons, ils se sont engagés au moment du passage à la retraite. Ils peuvent évoluer. Mais cela demande une forte réflexivité sur soi et sur ses envies. Le poids de l’expérience de l’avancée en âge peut constituer un facteur non négligeable de réorientation.

 

La description de ces profils ouvre à la question de l’appréciation du passage du temps dans ce moment de vie. Depuis votre enquête et vos travaux plus récents, l’inscription des retraités dans le temps a-t-elle changé ?

Aujourd’hui, je ne m’intéresserais plus exactement aux mêmes tranches d’âge. Je serais plutôt sur les 60–75 ans. Ne serait-ce que parce que ma recherche s’est déroulée en 2008–2012. A ce moment-là nous n’étions pas sur les mêmes critères d’entrée en retraite dans les politiques publiques. Mais il me semble que la perception du temps à l’entrée dans la retraite est toujours la même. Ce qui s’est en revanche accentué c’est le désir des retraités d’être dans la flexibilité et la non-contrainte. Ils vont ainsi tendre beaucoup plus vers le profil de l’équilibré, à la fois pour les hommes et les femmes. Avec un désir fort d’être dans la flexibilité des temps. L’engagement dans une activité est mesuré, réfléchi et conditionné. Ainsi l’engagement bénévolat total n’est pas souhaité ni considéré comme désirable.
Autre caractéristique de ces nouveaux retraités : le retour sur soi. « Qu’est-ce que je veux, moi, pour avancer dans ma propre vie ? » Ils redéfinissent les vingt-cinq ans qui s’ouvrent devant eux. Ces retraités prennent en compte la place de la famille et, pour certaines femmes, la place et le poids de leur rôle d’aidante. Ce qui est affirmé enfin, c’est la place donnée au plaisir de faire, de vivre, d’expérimenter.

 

L’une des personnes interrogées, classée dans les mono-polaires, a été embauchée par son entreprise après sa retraite pour ses compétences commerciales. Vous évoquez toutefois qu’au bout d’un moment elle décide de moins travailler, anticipant ainsi le moment où l’entreprise lui signifiera qu’elle n’a plus besoin d’elle. Il me semble qu’une telle attitude parle aussi du désir, celui de continuer à être désiré et celui que l’on craint de perdre.

Tout à fait. Je dirais même : se désirer, être désiré, dans le regard des autres ; continuer à s’habiller ; être désiré par sa femme ; être utile à quelque chose, à quelqu’un. Il est important de noter que les mono-polaires sont majoritairement des hommes, qui ont eu des activités professionnelles très prenantes, et qui, pour certains, n’ont jamais pensé à faire autre chose alors qu’ils abordaient la fin de leur carrière. Ils se trouvent alors désemparés car leur vie professionnelle était tout et leur avancée hiérarchique le signe fort du désir qu’ils suscitaient. Ils continuent donc de rechercher dans le travail et dans l’entreprise le moteur de ce désir, même s’ils prennent conscience que cela ne pourra plus être comme avant ni durer éternellement.

 

Ce sentiment de fin de la désirabilité liée à l’arrêt non anticipé de la carrière professionnelle est-il toujours vrai alors que de nombreux salariés voient la fin de leur activité professionnelle marquée par les ruptures, les difficultés, le chômage ou les maladies professionnelles ?

Ce sentiment, réservé jusque-là aux hommes, peut commencer à toucher les femmes. Elles sont de plus en plus nombreuses à accéder à des postes importants, à n’avoir pas forcément fait le choix d’une vie familiale intense ou d’une vie familiale tout court. Comment vont-elles se définir au moment du passage à la retraite ? Il est encore un peu tôt pour y répondre, mais il va falloir les observer dans les 5 ou 10 ans qui viennent. Vont-elles tomber dans le mono-polaire, dans une forme de reproduction du schéma masculin, comme les deux femmes retraitées rencontrées au Québec ? Ou vont-elles créer un profil inédit ? Parce que leur parcours professionnel si semblable qu’il paraisse à celui des hommes ne l’est pas exactement et qu’elles ne sont pas des hommes ?! Vont-elles inventer une nouvelle manière de faire sa retraite ?
Pour revenir au profil des hommes évoqués précédemment, pour être honnête, j’ai du mal à voir comment les cinquantenaires d’aujourd’hui seront dans dix ans. Mais je pense qu’il y a de fortes chances que dans les cinq prochaines années les choses soient identiques à celles que j’ai décrites. Car leur vie actuelle reste centrée sur la performance au travail et la construction d’une identité principalement professionnelle. Tant qu’ils n’auront pas l’opportunité comme les femmes d’articuler les deux mondes hétérogènes de la sphère publique et de la sphère privée, ils s’engageront dans la retraite avec un handicap. Il leur manquera toujours l’expérience d’un autre monde possible ou à inventer.
Le vrai changement aura certainement lieu lorsque les trentenaires actuels arriveront à la retraite. Moi-même trentenaire, je vois bien comment les hommes et les femmes de ma génération développent de nombreuses activités parallèlement au travail.

 

Quelles sont les différences que vous constatez dans l’engagement de ces retraités dans le bénévolat et dans le travail ? Ces différences touchent-elles au besoin de ressources financières ou à celui d’une reconnaissance et d’une satisfaction différentes ? Ou encore s’agit-il d’un effet du parcours de vie ?

Avant toute chose, je dois préciser que dans le cadre de ma recherche je n’ai pas rencontré de retraités modestes ou pauvres. Bien sûr certains retraités éprouvent le besoin de compléter une retraite pour maintenir un train de vie, soutenir leurs enfants ou faire face à une diminution de revenus non anticipée. Mais pour ceux que j’ai rencontrés, la rémunération du travail à la retraite leur permet de s’offrir des extras.
Ce qui se joue entre travail et bénévolat, c’est un autre lien à l’activité. Qu’il s’agisse du travail rémunéré ou du bénévolat, il s’agit d’activités assez voisines.  Car auprès des associations ces retraités font plutôt du bénévolat de compétences. Ce qui importe, c’est la nature du regard que la personne qui vous emploie et vous rémunère ou avec qui vous collaborez dans l’association a sur vous. Et les modes de faire et les opportunités. Ce sont des cadres qui avaient du réseau, qui pouvaient facilement retourner vers l’emploi. Même si on voit que pour les équilibrés par exemple, ce qu’apporte le travail rémunéré c’est de la flexibilité avec un autre regard sur le travail. Un des défauts de notre société est de ne pas laisser place aux très âgés dans la ville. Les futurs retraités ont par ailleurs une image du bénévolat qui n’est pas toujours positive. « Vous donnez les doigts ou la main et l’association vous avale tout entier ». La crainte est de ne plus pouvoir en sortir. Et cela se passe encore : certains se sont retrouvés responsables sans trop savoir comment. Alors que ces retraités ont vraiment le désir d’expérimenter d’autres formes d’organisation. Le fait d’avoir été bénévole avant, d’avoir été acculturé à la vie associative, à des modes d’organisation proches et dissemblables de l’entreprise, facilite l’entrée dans le bénévolat.

Quel est le rôle des politiques publiques sur ces activités, et notamment le travail, à la retraite ?

En 2009, il était très compliqué de travailler au moment de sa retraite. Tout comme cela était très compliqué lorsque l’on était en pré-retraite, puisque l’on risquait de perdre ses indemnités. Le bénévolat représentait alors une piste beaucoup plus simple lorsque l’on souhaitait avoir une activité se rapprochant de celle du travail. Tout cela a changé. Et si on n’a jamais vécu l’expérience du bénévolat dans sa vie avant la retraite, il est plus simple aujourd’hui de se tourner vers des formes d’activités se rapprochant du travail.
Par ailleurs, j’observe que les start-up créées par la génération Y embauchent les seniors et les jeunes retraités. Elles apportent souplesse, flexibilité et activité plaisante, moderne. Il me semble aussi observer que le mode de faire et le mode d’organisation des start-up conviennent mieux à ces retraités que les propositions du bénévolat classique.

Que se passe-t-il entre le moment où l’on est un jeune retraité actif, « plein de promesses et d’avenir », et celui où l’on devient une personne âgée ? Il y a là un impensé à la fois de la société et des individus, impensé qui laisse les retraités face à une succession de statuts sociaux et personnels qui peuvent être source d’angoisse.

Pour répondre à cette question, il aurait été vraiment intéressant que je puisse la poser aux retraité-e-s que j’ai rencontrés pour ma recherche. Comment vivent-ils dix ans après leur entrée en retraite et comment évoluent leurs choix ? Comment accueillent-ils le passage du temps et leur propre vieillissement ?
Ce que je peux répondre c’est qu’il y a un désengagement progressif au fil de l’avancée en âge. Par exemple pour l’activité travail ou bénévolat, j’avais pris la variable d’âge de 70 ans. Car on constate statistiquement une diminution du nombre de travailleurs et de bénévoles. On peut se dire aujourd’hui que cette diminution est vraiment sensible à partir de 75 ans. Cet effet de désengagement arrive tout simplement par une plus grande fatigue à un moment donné. Par la volonté de se recentrer sur de nouveaux choix d’activités dont l’importance grandit pour soi. Peut-être aussi par la volonté de changer, de s’inscrire dans de nouveaux réseaux de liens avant de ne plus pouvoir en créer. Les retraités s’engagent aussi dans de nouvelles activités qui conviennent mieux à leur âge ressenti. Et avec le sentiment que c’est l’une des dernières fois où cela est possible. Et enfin, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que chaque âge a ses aspirations propres.
Pour le travailleur se pose clairement la question de compétences désuètes et qui ne sont peut-être plus actualisées. Ainsi que celle de la coupure progressive des réalités du marché du travail. Pour les responsables bénévoles, l’enjeu est celui du départ au bon moment : pourquoi et comment laisser sa place ? C’est l’occasion d’une redéfinition de soi et de son rapport au monde et à l’avenir. Et puis l’avancée en âge proprement dite (que je distingue du vieillissement que l’on envisage comme une richesse justement) c’est un certain ralentissement, des pertes physiques qui provoquent des ajustements entraînant eux-mêmes des questionnements et des repositionnements.
Le tournant des 75 ans pourrait être encore plus désirable si on offrait davantage d’opportunités aux retraités de créer des liens intergénérationnels hors de la famille.
Cela pose évidemment la question du rapport au grand âge et à la mort. Je n’en ai pas parlé dans ma recherche car le rapport au vieillissement est déjà très compliqué ! Mais pour avoir rencontré et discuté avec des retraités plus âgés, ce qui les fait entrer dans le questionnement de la fin, c’est la perte du conjoint, d’un enfant ou les maladies graves.
Je pense qu’un des défauts de nos sociétés est de ne pas laisser place aux très âgés dans la ville. On ne les voit pas. Et si je n’en vois pas, je ne peux pas prendre conscience du développement long de la vie et des formes qu’elle prend. Je ne peux pas intégrer le fait que je vais mourir un jour. Mais c’est là un horizon pour une discussion à la fois sociale, morale et politique.

 

Observant tous deux nos propres parents, de manière affective et non sociologique, nous faisons le constat d’un tournant imperceptible autour de leurs 75 ans. Leur engagement dans les activités poursuivies depuis l’entrée en retraite se transforme. Comment analysez-vous cette évolution ?

Pour faire suite à cet échange autour de nos parents, je dirais que la sortie de la retraite active (ou non-active car il est tout à fait légitime de décider de vivre une retraite qui ne soit pas active), soit le tournant entre cette première période de vie après le travail et l’éventuelle situation de dépendance ou de fin de vie. C’est l’entrée dans un moment de sa vie où les liens intergénérationnels deviennent une priorité. Ces personnes de plus de 75 ou 80 ans sont toujours physiquement autonomes.  Elles ont des douleurs le matin et des petits maux dans la journée, mais ont la capacité à créer et recréer des lieux de rencontre qui n’existent pas encore réellement pour différentes générations. Ce tournant pourrait être encore plus désirable si on leur offrait davantage d’opportunités pour créer des liens intergénérationnels hors de la famille.

Propos recueillis par Pascal Dreyer, le 30 août 2016

Découvrir le chantier de recherche : « L’aménagement du logement des jeunes retraités »

 

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