Habiter Objets loués, intimités négociées
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Objets loués, intimités négociées

Entretien avec Dominique Roux, chercheure associée Leroy Merlin Source


Entretien

Louer son appartement, sa voiture, sa perceuse ou sa tondeuse est devenu monnaie courante : pourquoi loue-t-on? Quels rapports nourrit-on avec l’objet loué? Quelle relation cela entraîne-t-il au chez-soi, à l’objet et à la personne qui loue? La chercheuse Dominique Roux enquête et réfléchit sur ce phénomène, sur le rôle des objets dans la plasticité du chez-soi.

À partir d’une petite centaine d’entretiens individuels avec des habitants loueurs d’objets et d’espaces variés, Dominique Roux, professeure à l’université de Reims Champagne-Ardenne (consommations émergentes, alternatives et collaboratives, protection et résistance du consommateur), a observé trois types de pratiques locatives. De quasi-entrepreneurs développent des pratiques « semi-pro» : ils achètent des biens dans le but de les louer, de la voiture à la robe de mariée. Certains voisins développent des pratiques « locales » qui se portent sur des objets du quotidien, de la perceuse au lave-linge. Enfin, des pratiques « intermédiaires » passent par des plateformes et concernent principalement l’habitat ou l’automobile. Avant-goût des résultats de l’enquête avec la chercheuse.

Qui loue, que loue-t-on ?

Tout le monde peut louer presque tout, mais cela varie énormément d’une histoire personnelle à l’autre, de l’étendue et de la malléabilité de la sphère intime. Celui-ci n’imaginera jamais louer sa voiture, alors qu’il loue son appartement, avec le chat et les photos de famille sur le frigo. Celui-là prête sa perceuse à son frère, la loue à son voisin, mais hors de question de partager son aspirateur. Dans ces différentes situations, les loueurs tendent à adapter plus ou moins fortement le bien en vue de sa location. Ainsi, investir dans l’immobilier locatif exige de trouver l’espace le plus attractif et si besoin de le rénover et de le préparer pour des locataires, tandis que louer dans le voisinage ne demande que peu d’effort avant mise à disposition d’autrui. Entre les deux, louer via une plate-forme nécessite de préparer le bien en vue d’une dépossession temporaire : il s’agit surtout de l’extraire de la sphère intime avant de l’engager dans un partage avec autrui. Si je loue ma maison, elle sort du territoire de l’intime, mais je peux préserver des éléments : une pièce inaccessible aux hôtes ou des photos, un ordinateur que j’emporte avec moi.

Comment devient-on loueur ?

Trois registres de location sont apparus dans nos observations. Le premier, semi-professionnel, très intensif, consiste à acheter des biens pour les mettre en location : investissement locatif, flotte de véhicules, mais aussi robes de soirée ou de mariée. Ces loueurs-là ont constaté un besoin et ont pensé qu’il serait lucratif de le combler. Dans ce cas, se mettre à louer est une décision rationnelle. Deuxième cas de figure, celui de la location de proximité, par exemple d’outils ou d’objets entre voisins. Le loueur est rarement à l’origine de la location : il s’est vu demander l’accès à un objet. La monétisation sert à désendetter l’autre et à le maintenir hors du cercle familial où la gratuité est de mise. Troisième registre, celui de la location encadrée par une plate-forme (l’appartement sur Airbnb, par exemple). Le déclencheur a souvent été une expérience de locataire : on ne loue pas sa maison de but en blanc. L’expérience fait tomber les craintes et passer du statut de locataire à celui de loueur. Ici, le souci d’adaptation du bien au locataire est très présent : il s’agit d’accueillir un étranger et donc de dépersonnaliser un lieu que, souvent, on habite.

Quelles implications la location a-t-elle vis-à-vis de l’espace ou de l’objet ?

L’activité de location est fortement dépendante de l’attachement qu’on lui porte. Cela a fort à faire avec le territoire de l’intime, qui varie selon la sensibilité de chacun. Certains biens sont d’emblée destinés à la location (un logement acquis pour être loué) tandis que d’autres transitent de la sphère intime à la sphère publique (le logement que l’on habite, le lave-linge que l’on met à disposition).
Pour les semi-pros, le bien loué doit être en parfait état et très bien entretenu. L’effort porte aussi sur le locataire, car il est essentiel de sélectionner le bon « client » pour le bien. Si les plateformes de location sont équipées de dispositifs qui permettent sans difficulté de savoir à quel locataire (et loueur) on a affaire (la notation), il y a aussi un investissement en temps et un effort impliqué par l’activité de location : accueil, mise à disposition d’informations touristiques, services, etc. Cet effort vis-à-vis d’autrui est constant : je dois tout au long de l’histoire de la location le maintenir pour être bien noté. Certains conservent par ailleurs des liens au-delà et s’accueillent mutuellement ou poursuivent des correspondances. La location de proximité, quant à elle, demande un effort minimal. D’abord parce que le lien préexiste : on a affaire à des voisins ou à des connaissances. Il est intéressant de se demander ce que la location fait bouger dans le rapport de voisinage. Par exemple, un lave-linge a été à l’origine d’une relation dans un cas rencontré au cours de notre recherche. Une étudiante se crée des amis dans une région où elle ne connaît personne grâce à la location de son lave-linge. Elle accepte l’intrusion de personnes à son domicile, une intrusion finalement assez coûteuse puisqu’elle est faite d’allées et venues fréquentes dans le lieu de son intimité, mais c’est une concession qu’elle accepte pour se créer des relations.

Quel est le rôle de l’argent ?

Pour les semi-pros, il est au cœur de l’activité : c’est un complément conséquent, déclaré, même s’il ne représente pas la totalité des revenus professionnels du loueur. La location via une plate-forme repose de son côté sur un travail « d’euphémisation du lien marchand ». Tout est fait pour mettre au second plan le côté économique ou financier de la relation [ndlr : le paiement se fait d’ailleurs en ligne, pas de la main à la main] au profit d’une mise en avant très poussée de l’hospitalité. Hospitalité qui normalement ne devrait pas reposer sur l’argent, puisqu’elle est d’abord un don. Les plates-formes développent un discours hybride qui gomme la façade économique pour préserver le caractère désintéressé de l’accueil. Cela vaut aussi pour la location d’une voiture, dans laquelle vous trouverez une petite bouteille d’eau ou des bonbons dans la boîte à gants, des brochures touristiques, etc. Quant au prêt de voisinage, il peut avoir été gratuit et devenir payant, à force de se répéter. L’argent garantit que l’objet reviendra à son propriétaire, de manière à ce que personne ne pense qu’il s’agit d’un don. La dimension économique, bien souvent symbolique, est un alibi, un adjuvant qui signifie : « C’est ma perceuse, tu dois me la rendre, je sais que tu ne peux pas me prêter quoi que ce soit en retour, alors tu me dédommages et nous sommes quittes. » C’est une façon d’équilibrer la relation, d’éteindre une dette, de mettre à l’aise celui qui ne possède pas de perceuse : il n’est pas redevable puisqu’il en a payé l’usage. Enfin, très souvent minime, la somme d’argent est aussi une façon de tenir à distance le locataire, de l’exclure de la sphère familiale : on prête à sa famille et on loue à ses voisins.

Entretien à retrouver dans l’ouvrage « Métamorphoses du chez-soi » restituant les recherches menées par LEROY MERLIN Source entre 2017 et 2020.

Les documents de la recherche : le rapport et la synthèse sont disponibles ici. Des portraits vidéos et audios donnent la parole à certains loueurs.

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