Vulnérabilités et endurance des habitants
Sécheresse, recul du trait de côte, inondations, canicules… les risques climatiques sont désormais identifiés sur les territoires et pourtant les habitants restent. Tant qu’il s’agit d’un risque à bas bruit (hors catastrophe), ils en ont une conscience un peu distante. Dans leurs propos, cela concerne les autres et leur territoire de vie. Mais pas directement leur propre vie, leur propre logement. Ils sont fatalistes ou pensent qu’ils feront face. C’est le premier résultat de la recherche Cohabiter avec les risques climatiques, menée auprès d’habitants de trois territoires bien différents.
Trois territoires et plusieurs risques climatiques présents
L’équipe de recherche menée par Émile Hooge (Nova 7) a mené l’étude auprès des habitants pour approcher une diversité de risques climatiques diffus mais bien présents :
- La métropole de Lyon sur le risque (avéré !) de canicule
- Le recul du trait de côte sur le littoral caennais en Normandie
- Les risques sécheresse et inondations dans les Cévennes
Pourquoi les habitants restent-ils malgré ces risques climatiques ? Quels sont leurs attachements à leur territoire de vie ? Comment repèrent-ils les risques, mais aussi les ressources dont ils disposent ? Comment se projettent-ils, à titre individuel mais aussi avec les autres, en cas de difficultés ?
Une qualité indispensable et partagée par les habitants : l’endurance
Ils tiennent bon car ils sont attachés à leur habitat. Et/ou parce qu’ils sont résignés (partir pour aller où?), ils mobilisent leurs savoirs et leurs réseaux au besoin. L’équipe de recherche propose la notion centrale d’endurance pour exprimer comment les habitants font face. En effet l’endurance, empruntée au registre du corps et de l’effort, dit la capacité à tenir dans la durée et à résister à l’usure sans s’effondrer. C’est une posture et une capacité, faite d’ajustements continus, de savoirs ordinaires et de coopérations fragiles.
L’expérience de la vulnérabilité des habitants face aux risques climatiques
Dans leurs témoignages, il est clair que les habitants connaissent les risques. Mais ils les évoquent de manière distanciée et globale. Ils refusent de se considérer comme vulnérables. Pourtant ils cumulent tous des indices de vulnérabilité qu’ils repèrent autour d’eux : des proches plus fragiles ou plus âgés, des animaux domestiques, un jardin ou la végétation en souffrance… Ce sont les sentinelles du risque.
Et leurs attachements au territoire sont multiples : attachement à un travail, à la propriété, à un paysage, parfois associés à l’impossibilité de trouver une alternative de vie ailleurs.
Des capacités d’endurance multiples
Face aux désagréments, les habitants s’interrogent et adaptent leurs comportements (changer de pièce pour dormir quand il fait trop chaud ?). Ils échangent des conseils. Ils utilisent les technologies (mettre ou pas la clim en route ?). Enfin ils mobilisent aussi leur capital matériel (la résidence secondaire) et/ou leur capital social : voisinage amical, solidarité locale, communauté actives (associations, religions…).
De l’autonomie à la coopération
Un paradoxe apparaît : les habitants sont convaincus qu’ils ne pourront pas faire face seuls mais leurs pratiques d’adaptation restent massivement individuelles, repliées sur le logement ou la famille. L’aspiration au collectif est réelle, sa traduction en coopération beaucoup moins. Ils sont en quête d’une bonne échelle, à la fois humaine et territoriale, pour imaginer de s’organiser avec les autres.
Interrogés lors d’ateliers collectifs, ils portent un regard sévère sur les pouvoirs, publics et privés, qu’ils jugent très largement responsables des dérèglements climatiques. C’est aussi une critique des « petits gestes » à l’échelle individuelle. Leur rapport à la puissance publique est ambivalent : ils attendent action et protection, notamment des collectivités territoriales ; mais ils aspirent aussi à ce que la collectivité leur permette de s’organiser collectivement, qu’elle facilite l’émergence de « collectifs à hauteur d’habitant ». Ils seraient activables au besoin.
L’endurance comme nouveau contrat social face aux risques climatiques
L’endurance comme nouveau contrat social est la proposition prospective de cette recherche. Cette « utopie concrète », serait organisée localement, modulable selon les territoires. Elle doit s’appuyer sur des lieux et des occasions supports. Elle exprime une « vulnérabilité symétrique », au sens où les habitants doivent à la fois « compter sur » et « compter pour » le territoire. Avec une perspective politique, cela suppose trois conditions :
- Une organisation territoriale capable de se projeter sur le temps long
- La coopération des acteurs économiques présents sur le territoire
- Des lieux physiques pour faire vivre cette solidarité
La photographie pour montrer le peu visible
Comment montrer le risque à bas bruit ? L’équipe de recherche a exploré les images qui sont autant d’indices de ces risques diffus et des manières de les aborder pour les habitants. Le traitement photographique a été spécifique pour chaque thème traité. Des planches photos d’une demie jusqu’à plusieurs pages ont été composées, avec de court texte d’accompagnement, documentant le vécu et les ressentis des personnes enquêtées.