Entre projet collectif et pratiques ordinaires
Comment le partage se concrétise-t-il pour les habitants qui en font l’expérience dans l’habitat ? En effet, le mot « partager » semble aujourd’hui omniprésent. Notamment dans les discours liés au logement et à la transition écologique. Mais derrière cette injonction apparemment simple se cache une diversité de pratiques, de significations et d’expériences concrètes. À travers une étude de terrain menée en France dans quatre contextes résidentiels, Damien Rondepierre interroge ce que signifie concrètement « partager » à l’échelle du voisinage et comment cette notion se manifeste dans l’habitat contemporain.
Partager dans l’habitat : mot d’ordre à géométrie variable
Le terme « partager » est désormais un mot-clé de l’action publique et de la planification urbaine. À la croisée des enjeux sociaux et environnementaux, il est souvent associé à des formes alternatives d’habitat telles que l’habitat participatif. Toutefois, l’injonction au partage s’ancre dans un imaginaire collectif plus large. Il est influencé par des politiques de « vivre ensemble » dans des sociétés perçues comme atomisées. Un paradoxe apparaît alors : si le partage est valorisé dans le discours, qu’en est-il dans les faits ? Les habitants partagent-ils réellement, et si oui, de quelles manières ?
Des configurations d’habitat révélatrices de la diversité des pratiques de partage
La recherche sociologique et géographique de Damien Rondepierre s’appuie sur l’observation de quatre contextes résidentiels. Deux habitats participatifs : l’un auto-initié, l’autre piloté par un bailleur social. Une résidence pavillonnaire autogérée et une copropriété urbaine classique. Ces cas permettent de comparer différentes formes de partage, qu’elles soient formalisées ou émergentes, volontaires ou imposées.
L’habitat participatif « Bord de Rivière », fruit d’un projet collectif porté par les habitants, incarne une mise en pratique avancée du partage. Ici, les ressources sont mutualisées à tous les niveaux : espaces communs, gouvernance, outils, entraide quotidienne. L’organisation en pôles (jardin, intérieur, communication…) montre une implication forte de chacun. À l’opposé, dans la copropriété « de la Place », les initiatives de partage restent marginales et relèvent davantage d’individus motivés que d’un collectif structuré.
Trois formes relationnelles du partage autour de l’habitat
Au-delà des différences de contexte, trois grandes formes relationnelles structurent les pratiques de partage observées :
- « Être avec » : la cohabitation, c’est-à-dire la présence dans un même espace, générant des interactions, même discrètes.
- « Avoir avec » : la possession commune ou partagée de ressources (objets, espaces, connaissances). Qu’il s’agisse d’un bac à fleurs ou d’un outil de jardinage.
- « Faire avec » : la coopération active à travers des activités collectives, des décisions prises ensemble, ou l’entretien de biens communs.
Ces trois dimensions ne s’excluent pas, elles s’entrelacent, se renforcent, parfois se concurrencent, selon les affinités, les circonstances ou les conflits entre voisins.
Les niveaux d’organisation du partage
Un autre apport majeur de l’étude est la mise en évidence de trois niveaux d’organisation du partage :
- Organisationnel : le cadre institutionnel et formel (copropriétés, statuts, règlements, structures associatives).
- Infra-organisationnel : les groupes intermédiaires ou informels (pôles, groupes WhatsApp, comités d’animation).
- Interpersonnel : les relations de voisinage au quotidien, souvent basées sur la confiance et les affinités.
Le cas du Potager de l’Erdre, habitat participatif initié par un bailleur social, montre les limites du partage institutionnalisé. Si les intentions de co-construction sont affichées, l’appropriation par les habitants reste fragile. Les raisons ? Un manque de temps, de compétences, ou d’un sentiment de distance vis-à-vis du projet porté « d’en haut ».
Quand le partage émerge « à bas bruit »
À l’inverse, la résidence pavillonnaire du Bois démontre qu’un projet résidentiel collectif n’est pas une condition nécessaire pour que le partage existe. Autogérée depuis les années 1970, la résidence fonctionne selon une logique de participation diffuse mais efficace. Les habitants prennent part à la gestion commune de la piscine, des espaces verts, et organisent des événements collectifs. Ce modèle montre que le partage peut se structurer à partir de la confiance, de la routine et de la cohabitation de long terme.
Partage dans l’habitat : un monde social en construction
Ainsi, le partage dans l’habitat ne se décrète pas. Il se construit au croisement des conditions spatiales, sociales et morales. Il peut être projeté, organisé, expérimenté ou simplement vécu. Le travail de Damien Rondepierre révèle que le partage n’est pas à penser dans une opposition entre habitat participatif et ordinaire. Il est une constellation de pratiques d’intensités variables. Le voisinage, loin d’être un désert relationnel, est un espace de relations, de négociations, de coordination – un véritable « monde social » (Becker et al., 2010).
Le partage appelle souvent le partage : plus les conditions sont réunies pour qu’il émerge (proximité, confiance, outils adaptés), plus il tend à se reproduire. Mais il reste tributaire de multiples facteurs : densité résidentielle, homogénéité sociale, culture de la participation… En ce sens, comprendre les dynamiques de voisinage, c’est aussi comprendre comment se (re)fabrique le lien social dans nos sociétés urbaines.
Damien Rondepierre, le sociologue des expériences de mise en commun
Damien Rondepierre est doctorant en sociologie au Centre Max Weber. Il réalise sa thèse au sein de LEROY MERLIN Source. Ses travaux de recherche portent sur les expériences de mise en commun et de partage dans l’habitat à l’ère des changements globaux. Plus spécifiquement, il s’intéresse aux relations sociales qui sous-tendent ces formes de mise en commun. A leurs effets sur la vie quotidienne des habitants d’une part. Mais aussi à la contribution du partage comme possible réponse aux enjeux sociaux et environnementaux contemporains.
Après une première contribution portant sur Le partage et la mutualisation de son espace résidentiel et une deuxième ayant pour thème Habiter en commun et mutualiser, cette troisième contribution pour Leroy Merlin Source explore Les formes du partage dans l’habiter.