Trois questions à Isabelle Favre, traductrice de Tim Ingold
L’anthropologue écossais Tim Ingold occupe une place privilégiée aujourd’hui en France. Il est lu par le grand public, les professionnels et par des chercheurs issus de disciplines très différentes qui trouvent tous, dans ses ouvrages, des ressources renouvelées pour penser le monde et nos sociétés. Son premier livre publié en français, Une brève histoire des lignes (S/Z, 2011), explore la manière dont les hommes tirent et tissent depuis toujours des lignes (par l’écriture, la peinture, le tissage, etc.) pour inventer des significations et des motifs, et créer un monde non seulement habitable mais véritablement habité. Second ouvrage publié en français Marcher avec les dragons (S/Z, 2013) contient le splendide chapitre « Bâtir habiter vivre. Comment hommes et animaux construisent-ils leur demeure dans le monde ? », qui affirme dès son ouverture que « la vie ne commence ni ne finit en un point donné, mais qu’il s’agit d’un processus continu ».
Enfin, son dernier ouvrage, Le passé à venir. Repenser l’idée de génération (Seuil, 2025), reprend à la fois l’idée de la vie comme un processus continu et celle de la tresse pour montrer que contrairement à la vision scientifique des cohortes humaines dans les tableaux statistiques, les générations ne se succèdent pas les unes aux autres mais s’entrelacent, formant des tresses vivantes. Il peut ainsi énoncer qu’« il n’y a de renouvellement que dans la poursuite des anciennes pistes. Le souvenir est la voie de l’avenir ». Affirmation scandaleuse au regard de nos sociétés actuelles enfermées dans le « présentisme », si bien décrit par François Hartog (Chronos. L’Occident aux prises avec le temps, Galimard, 2020), et incapables de s’en dégager malgré l’accumulation de catastrophes liées à cette attitude temporelle figée.
Isabelle Favre, docteure en géographie dont nous avons publié un premier texte sur Martin de la Soudière en 2020, vient de traduire aux éditions Éoliennes deux textes anciens de Tim Ingold qui forment un diptyque permettant de suivre l’élaboration de sa pensée sur la notion de paysage : Paysages et paysactes (2026). L’invention du paysage à la Renaissance, outre le fait de privilégier la vision sur toute autre appréhension sensorielle, en fait la toile de fond des activités humaines, une image figée à observer, à contempler, un miroir de l’homme et de ses activités. Cette vision objectivée a finalement eu pour conséquence l’objectivation du monde dans lequel nous vivons et sa mise à distance déresponsabilisée.
Dans le premier de ces textes, « Temps et paysage » (1993), Tim Ingold explore la dimension essentielle à ses yeux pour appréhender un paysage : celle du temps ou, pour être plus exact, celles des différentes temporalités (géologiques, climatiques et humaines) qui ne cessent de le transformer, même imperceptiblement. Ces temporalités s’incarnent notamment dans les paysactes, ces activités que mènent les hommes pour se nourrir, cultiver, mais aussi se réunir et se promener. Son article se conclut par une magnifique ekphrasis du célèbre tableau de Bruegel, Les moissonneurs. Parcourant le paysage peint comme il lirait un rouleau chinois, Tim Ingold identifie, dans sa description de la peinture de Bruegel, le paysage comme tissu, entrelacement de lignes, et délivre une leçon forte en énonçant qu’il n’est pas plus la nature (extérieure à nous) que cette dernière n’est l’environnement (pensé comme ensemble de fonctions nécessaires à l’homme en capacité d’agir). Paysage et corps vivants sont pourtant étroitement liés, intriqués, mêlés, sans solution de continuité.
Le second article « Paysactes, entre terre et ciel » (2017) creuse là encore l’image de l’enracinement de la vie humaine selon un axe terre-ciel fondamental pour l’anthropologue, axe que l’on trouve dès ses premiers livres. Discutant l’étymologie erronée du terme anglais, landscape, qui fait remonter scape au grec skopein et donc à la pulsion scopique, il montre que le terme vient en fait du vieil anglais sceppan ou skyppan qui signifie « façonner ». Le paysage est donc une terre façonnée. Une seconde ekphrasis approfondit la notion de paysactes et de temporalités à travers la description et l’analyse plus brèves d’un autre tableau de Bruegel, Le combat de Carnaval et Carême, qui met en scène une communauté humaine diversifiée à l’occasion de ce grand rituel annuel.
Cette seconde ekphrasis de Tim Ingold met en lumière le temps social qui s’y déploie. Chaque individu ou animal pris dans sa temporalité propre tire une ligne qui vient se nouer, se frotter, s’entrelacer à celle d’un ou de plusieurs autres, sans début ni fin. Reprenant alors son analyse des Moissonneurs, ce vaste paysage d’été qui ne décrit pas seulement la vie humaine et ses activités mais la vie de tout le vivant, Tim Ingold note alors : « dans ma réflexion, cet enchevêtrement de lignes a largement pris la place de cet ensemble de tâches : leur maillage a pris la place des paysactes. Je me sens également de plus en plus mal à l’aise avec la notion de paysage. Il semble placer les études terrestres, avant la rencontre entre la terre et le ciel, à l’endroit où ces études se forment et se défont sans cesse. (…) Les moissonneurs de Bruegel, me semble-t-il aujourd’hui, ne sont pas tant les habitants d’un paysage que d’un monde entre terre et ciel. Terre et ciel et maillage remplacent paysage et paysactes. Alors que le maillage est constitué de lignes, Terre et ciel est l’apanage du Temps ».
Pour toutes ces raisons et certainement mille autres selon la lecture de chacune et chacun, ces deux articles constituent une ressource précieuse pour être en contact avec, comprendre et donner à voir le maillage de nos vies humaines, entre terre et ciel.
Pascal Dreyer, 18 juin 2026

Trois questions à Isabelle Favre, docteure en géographie et traductrice de Tim Ingold, co-fondatrice du média en ligne Les humanités. Dernier article paru : Ce que « l’urgence agricole » fait aux gestes et aux ressources du vivant.
Dans le corpus des articles de Tim Ingold non traduits à ce jour, pourquoi avoir choisi de traduire ces deux textes ?
À 50 ans, je m’étais promis de partir en Antarctique. Pour différentes raisons, cela ne s’est pas fait et j’ai alors décidé de me lancer dans un tout autre voyage au long cours : un parcours de recherche, projet personnel sans ambition académique sauf de mener à bien une thèse de doctorat en géographie. Dans ce parcours, ces deux textes de Tim Ingold sont venus à ma rencontre.
Lors d’une conversation avec un ami, je lui faisais part de mes désirs et de mes doutes pour développer mon intuition : le paysage rend sensibles les gestes de ceux qui ont créé certaines de ses formes. Habiter la Terre, ce n’est pas dominer un paysage, c’est participer aux actes qui le rendent vivant, au milieu de l’animal et du végétal. Cet ami m’a alors conseillé la lecture d’un article, en anglais, « The temporality of the landscape », d’un auteur encore inconnu en France : Tim Ingold. Cet article évoquait avec finesse, poésie souvent, des sujets qui me motivaient grandement : des idées, des situations concrètes ; il métamorphosait la trivialité présente dans mon projet de thèse et très difficile à assumer au milieu d’intellectuels. Il précisait la place donnée au corps, et singulièrement les organismes que nous sommes aussi et qui « incorporent, dans leurs formes physiologiques, les processus du cycle biologique qui assurent leur croissance » (p.33).
Ailleurs dans ce texte de Tim Ingold, j’étais touchée par l’analogie entre la résonance de la musique orchestrale et l’attention mutuelle entre humains. Cette attention, en opposition avec sa nouvelle économie, voire marchandisation, voilà ce que je voulais élucider à travers les paysages et ce néologisme : « paysactes ». Je l’ai forgé avec un paysagiste que la notion motivait pour son propre travail.
En 2022, j’ai voulu prendre contact avec Tim Ingold pour lui signifier l’importance que je donnais à son article, « The temporality of the landscape », et lui demander s’il avait déjà été traduit en français. Le soir même, il me donnait réponse, en l’accompagnant d’un autre texte, plus récent, « Taking taskscape to task » (« Une critique de « taskscape » »).
Il y était écrit, noir sur blanc, ce que j’avais développé d’emblée sur l’origine du mot paysage en allemand, landschaft : au Moyen-Âge, les mots lantschaft (ou landtscaf) désignaient une petite région (un pays) puis l’assemblée représentant ses habitants, sens que l’on retrouve encore aujourd’hui dans certaines régions en Allemagne ou en Suisse. Tim Ingold se référait quant à lui aux travaux de Kenneth Olwig, géographe d’origine américaine vivant et travaillant en Scandinavie : « en néerlandais, landschap désignait à l’origine des lieux communautaires comme un ensemble de fermes ou de champs clôturés », mettant en avant la part humaine dans le paysage.
Cela me rappelle les mots de Tim lors de l’entretien que nous avons eu à Paris à l’occasion de la sortie de Le passé à venir. Repenser l’idée de génération, livre dans lequel il crée un nouveau verbe, « humaner » qui désigne « ce processus de vie : il ne se détache pas de la nature mais en fait partie. « Humaner » s’inspire de Ramon Llull, mystique catalan du Moyen-Âge, qui définit l’homme en ces termes : « homo est animal homificans » : l’homme est un animal « hominifiant », cela signifie qu’il s’occupe, se préoccupe de ce qui est autour de lui. Comme êtres humains, nous avons à assumer une responsabilité pour veiller sur notre environnement. Je pense que les êtres humains sont exceptionnels, non pas à côté mais au milieu du monde. Il ne faut pas confondre exceptionnel et supérieur. Les êtres humains sont exceptionnels parce qu’ils portent la responsabilité exceptionnelle de prendre soin du monde ».
Au terme d’un parcours de plusieurs années, Tim Ingold semble abandonner l’usage des deux termes qui donnent son titre à l’ouvrage : paysage et paysactes. Il ouvre notre réflexion à une approche renouvelée du vivant, en maillant vivants humains et non humains entre ciel et terre. Quelles résonances et perspectives y voyez-vous avec la place que nous accordons au vivant dans notre société ?
Entre-temps, Tim a appris l’étymologie réelle de landscape : « scape ne vient pas du grec classique skopein, qui signifie « regarder », mais de l’anglais ancien sceppan ou skyppan, qui signifie « façonner » » (p. 101-102). Cette découverte rend presque caduc ce qui motivait l’exposé dans « The temporality of the landscape » et la création du mot taskscape. Mais traduire, c’est penser entre les langues et ouvrir l’espace autour des mots. Tim n’abandonne pas les deux termes français qui donnent son titre au livre. Il m’a écrit : « avec « paysage » et « paysactes », le dénominateur commun est « pays ». […] J’aurais peut-être dû inventer un mot comme landacts plutôt que taskscape. Mais cela n’aurait pas fonctionné, car les Britanniques l’auraient inévitablement lu comme Land Acts (c’est-à-dire les lois du Parlement déterminant les droits fonciers) ! »
Cependant, Terre et ciel et maillage lui importent plus, désormais, que paysage et paysactes. Ces notions s’inscrivent dans une dimension présente dans de nombreux écrits, rassemblés dans son recueil de textes, publié en 2000 et réédité en 2022, The Perception of Environment. Je l’avais parcouru avant de lire Tim en français dans Une brève histoire des lignes (une belle « nécessité intérieure »). J’avais aussi trouvé un texte de 2007 qui associe le temps qui passe au temps qu’il fait, à l’air que nous respirons : Earth, Sky, Wind et Weather (Terre, Ciel, Vent et Météo. Publié dans Being alive (Être vivants – sic !)) en 2011, réédité en 2021 ; ce texte évoque déjà l’alliance de la terre et du ciel dans le weatherworld. Et s’intéresse également, at last but not least, à l’expérience de la lumière, du son et des sensations ; au rôle de la narration dans l’intégration du savoir ; au potentiel du dessin pour unir l’observation et la description.

A. Habiter sur la terre – B.Habiter entre terre et ciel.
Tim Ingold « Earth, sky, wind, and weather », Journal of the Royal Anthropological Institute (N.S.),p.35
La description du tableau de Bruegel Les moissonneurs met en lien tous les vivants dans cette journée d’été : végétal, humain, animal, et « autre que vivant ». Tous respirent, c’est le propre du processus vital de leur organisme, pour les humains aussi (et les bâtiments) : « … dans la perspective du devenir paysage, cette séparation n’existe pas » (p.66).
La conscience de ce mouvement en nous et hors de nous, la reconnaissance de cet organisme qui respire par lequel nous sommes un être vivant parmi d’autres vivants mais aussi organisme – corps – personne en devenir : voilà de quoi éclairer notre relation au vivant, individuellement et dans un maillage à faire vivre collectivement.
En tant que géographe, en quoi la lecture de Tim Ingold modifie-t-elle vos perspectives de réflexion et de pensée de manière concrète ?
En 2000, la Convention européenne du paysage (issue du méconnu Conseil de l’Europe ; en vigueur en France fin 2006) avait annoncé une avancée sur la définition du « paysage » : « « paysage » désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». Cette définition très « géographique » pose plusieurs questions de vocabulaire.La place du vivant… notre regard a changé. Et selon moi, deux mots : « les populations ». J’ai mieux compris ma réticence en lisant La Vie, Mode d’emploi critique de Didier Fassin (Seuil, 2018, p. 117). Selon lui, « populations » renvoie à la forme du gouvernement des êtres humains « qui porte sur les techniques et les logiques de la gestion des populations », qu’il oppose aux « politiques de la vie ». L’œuvre de Tim Ingold peut donner du corps, de la vie à ces politiques de la vie, ce qui devrait aussi motiver la géographie.
Il y a beaucoup de façons de faire de la géographie. J’ai eu le bonheur de travailler avec Augustin Berque en lien avec mon attachement pour ses travaux : Le Sauvage et l’Artifice. Les Japonais devant la nature ; Être humains sur la terre (qui m’avaient passionnée avec ses notions d’être-vers-la-vie, d’entre-lien dépassant notre existence individuelle dans l’espace partagé, social, de notre vie, et dans le temps). Et il y a eu La Pensée paysagère, inspirant directement mon projet : « Notre être commun est largement le paysage », illustré par Le déjeuner sur l’asqqif (chez les Seksawa dans le Haut Atlas marocain, où il revenait après y avoir passé son enfance) : « ce petit déjeuner : soupe de semoule au safran, dattes, pain, huile d’olive ; et thé à la menthe bien sûr. L’asqqif, c’est […] une sorte de loggia […]. On pourrait dire un belvédère, tant la vue est superbe ».
Avec « une parfaite intégration au site [imposée par la nécessité de tout faire avec les moyens locaux : matériaux, maîtrise et main-d’œuvre, valeurs sociales…] tout ce paysage est en permanence couvé par un regard, un regard conscient de lui-même […] Aux Aït Mhand, comme dans tous les Seksawa, une pensée paysagère se lit en acte dans la morphologie du terroir, dans l’architecture, et dans la conscience des gens ».
Côtoyer la pensée foisonnante de Tim Ingold a conforté plus que modifié l’idée que je me fais de ma pratique de la géographie, y compris le doute, l’inquiétude. Nouvelle motivation, plus récemment : avec son ami Kenneth Olwig, il entend donner un cadre et une méthode à cette priorité donnée à « terre et ciel », au weatherworld. Ils imaginent une géographie moins géocentrique, intégrant l’éther, l’air, l’atmosphère, le ciel au-dessus de la terre : une « aérographie ». Discipline essentielle en matière de climat, de ressources indispensables à la vie.
Propos recueillis par Pascal Dreyer, 26 juin 2026