Habiter Chez-soi Elian Djaoui, Intervenir au domicile
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Elian Djaoui, Intervenir au domicile

Entretien avec ce psychosociologue suite à la publication de son livre, Presses de l'EHESP, 2014.


Entretien

Elian Djaoui, psychosociologue, est responsable de formation à l’Institut de formation sociale des Yvelines. Il est membre du Centre international de recherches, formations et interventions en psychosociologie (Cirfip) et du comité de rédaction de la revue Gérontologie et société.

Il a publié la troisième édition revue et augmentée de son ouvrage de référence Intervenir au domicile, collection politiques et interventions sociales, Presses de l’EHESP, 2014. Une occasion de mieux comprendre le paradoxe de notre société, qui tout en affirmant le respect de l’intime dont le chez soi et le logement sont l’incarnation pour chaque sujet et habitant, ne cesse d’en faire un lieu d’intervention et de travail pour un nombre grandissant de professionnels.

Entretien avec Elian Djaoui, correspondant au sein du groupe Usages et façons d’habiter. Il a notamment conduit pour Leroy Merlin Source une recherche en deux volets sur les espaces intermédiaires du logement.

Qu’est-ce qui vous amené à écrire ce livre ?

Premier élément de réponse : dès ma formation universitaire en psychologie et en sociologie, j’ai été intéressé par les questions d’espace, de domicile et d’habitat. Très rapidement j’ai pu participer à  une recherche au sein de l’université Paris 7 et d’un laboratoire du CNRS sur le chez soi des personnes âgées. Ce premier travail m’a amené à intervenir auprès des professionnels des associations et de services de maintien à domicile. Au fil des années, ces interventions et formations ont conduit à la formalisation officielle de différents métiers : auxiliaires de vie sociale, responsables de services de maintien à domicile, etc. Comme souvent, cela a fait boule de neige, et j’ai été de plus en plus sollicité par les services médicaux et médico-sociaux qui ont, au fil des deux dernières décennies, été amenés à intervenir de plus en plus au domicile des personnes prises en charge. Cette extension sans précédent du rôle et du poids du domicile a largement dépassé mes centres d’intérêts d’origine. J’ai commencé par publier mes réflexions, les retours d’expériences et la parole des professionnels dans des articles professionnels ou académiques. Puis, je me suis décidé à leur donner la forme d’un ouvrage de synthèse en les réunissant et en les remettant en perspective. Publié en 2004, ce livre a été le premier qui traitait de manière spécifique de l’intervention à domicile.

 

Quel est le contexte qui a favorisé l’émergence de cette problématique de l’intervention à domicile ?

Il y a eu la conjonction de deux phénomènes. Tout d’abord, comme j’aime à le répéter, le domicile est devenu une catégorie à part entière de l’action publique. Les politiques sociales, médico-sociales et de santé publique se sont toujours intéressées, de près ou de loin, au domicile. On peut dire ainsi que le domicile est «  mis à toutes les sauces » par la puissance publique. Ensuite, il est frappant de constater que mis à part les techniciens d’intervention sociale et familiale (Tisf) et les puéricultrices, aucun professionnel amené à intervenir au domicile n’est sensibilisé, dans le cadre de sa formation initiale, aux caractères spécifiques de l’intervention à domicile. Le grand problème est que tous les professionnels qui interviennent au domicile des personnes ont en tête des représentations et des schémas légitimes, certes, mais souvent très normatifs (donc jugeants et stigmatisants) sur les usages et les pratiques de l’habiter. Ces schémas tirent leur source du sens commun avec tout ce qu’il peut avoir de moralisateur, de références médicales ou technico-scientifiques (savoirs infirmiers, ergothérapeutes), et enfin des politiques publiques. Dans tous les cas de figures, ces représentations ne tiennent pas compte du sens que l’habitant donne à son domicile et plus largement à son environnement proche. Je ne cesse de reprendre cette question dans le cadre de mes interventions en formation : comment le professionnel peut-il respecter l’habitant ainsi que l’intimité  de celui chez qui il intervient ?

Lorsque la première édition a paru en 2004, nous étions dans les suites de la loi du 11 février 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale qui place l’usager au centre des dispositifs d’accompagnement et affirme le respect de ses droits et libertés et de son intimité. Les travailleurs sociaux et médico-sociaux se sont trouvés perdus lorsqu’il leur a fallu tenir ensemble trois types d’exigences : celles nouvelles de la loi, celles de leur code de déontologie, voire de leur éthique, et enfin celles de leur travail concret. Ils doivent résoudre une équation paradoxale : respecter l’intimité de la personne accompagnée alors que l’objet même du travail c’est d’intervenir dans cette intimité.

 

La tension paradoxale que vous venez d’évoquer s’est-elle résolue une fois la loi passée dans le quotidien des pratiques ?

Non, et il faut le dire avec force : la tension n’a pas été levée parce que les politiques publiques sont devenues de plus en plus intrusives. Pour les professionnels du social ou du médico-social, leur travail est d’appliquer la loi. On comprend alors la violence qui leur est faite. Il leur faut en permanence définir les limites, les frontières, etc., à la fois pour eux-mêmes et pour l’autre. La judiciarisation de la société a par ailleurs donné des moyens et des outils d’action aux usagers contre les professionnels et les institutions. Ce qui ne cesse de nourrir inquiétude et suspicion réciproques.

Quelles représentations ont les professionnels des habitants ?

Comme je l’évoquais plus haut, les professionnels ont une image normative de l’habiter de l’autre. Ils ont donc souvent une image négative de l’habitant qui « ne comprend pas », « ne vit pas comme il le devrait ». L’habitant en tant que personne ainsi que ses pratiques de l’habiter font obstacle à leur travail. Et ce d’autant plus que parmi les populations cibles de l’intervention à domicile, certaines sont de plus en plus fragilisées. Une question taraude sans cesse les professionnels lorsqu’ils interviennent à domicile : le malaise, quand ce n’est pas de l’angoisse, de laisser la personne seule chez elle, en insécurité, avec comme une épée de Damoclès, le risque d’être accusé de non-assistance à personne en danger. Cette inquiétude concerne autant les personnes âgées que les personnes malades mentales ou en situation de handicap et les familles à risques.

 

Quels sont les apports de ces trois éditions aux professionnels ?

Les professionnels du monde social et médico-social sont avides de retours d’expériences mais réticents envers les théories qui ne résonnent pas directement avec leurs pratiques. La première édition de l’ouvrage a donc joué un rôle de miroir avec comme mots clés pragmatisme et opérationnalité. Mais à partir de la seconde, il m’a paru central d’apporter des éléments plus conceptuels et une théorie construite avec une coloration psychosociologique, clinique et psychanalytique. Malgré cette évolution vers un discours qui se veut plus complet et donc plus dense qui allie dimensions sociales et cliniques, je suis toujours sollicité pour expliquer aux professionnels « ce que vit l’habitant » ! Si au fond les savoirs réunis autour de l’intervention à domicile peuvent aujourd’hui me sembler banals comme à d’autres professionnels ou universitaires, nous sommes une minorité à les connaître. Dans la réalité, le sentiment d’inquiétude domine encore largement chez les professionnels. J’essaye donc de soutenir les pratiques des équipes que j’accompagne.

 

Les professionnels n’ont-ils pas finalement de la difficulté à faire la part des choses entre leur propre expérience d’habiter et celle des personnes qu’ils accompagnent ?

Leur expérience fait référence à ce que Freud a appelé l’inquiétante étrangeté et que je relie pour ma part à la figure du « délogement » décrit par le psychologue P. Roman. Les professionnels sont « délogés » des lieux et signes habituels d’exercice de leur métier que sont le service ou l’établissement (par exemple, pour l’infirmière l’hôpital et la blouse blanche) et de rôles sociaux reconnus. Mais l’habitant est lui aussi délogé par l’irruption au domicile, dans son chez soi, des professionnels. Qu’il l’ait voulu ou pas, il se trouve dans l’obligation d’accueillir un intrus. L’un et l’autre perdent leurs repères sur un territoire habituellement connu et sécurisant. Pour les deux parties en présence, quelque chose de soi devient étranger ; on devient étranger à soi-même.

Intervenir à domicile est une pratique dont la complexité renvoie à la fois au domicile comme espace symbolique et concret très riche, et à l’organisation des services et des dispositifs qui portent cette intervention. De la même manière que l’artisan possède ses propres outils pour réaliser les projets et objets qui lui sont demandés, les professionnels de l’intervention à domicile ont à forger leurs outils pour surmonter l’illusion dangereuse qui voudrait que parce qu’ils sont eux-mêmes des habitants ils peuvent intervenir chez un autre habitant sans avoir à y réfléchir de manière précise, c’est-à-dire sans s’interroger sur le sens que revêt leur intervention, tant pour lui que pour eux. D’où, dans bon nombre de cas, l’intérêt d’être deux, à des moments différents, pour croiser les regards et éviter l’enfermement du professionnel dans une situation complexe.

 

Intervention à domicile et accompagnement des habitants sont les deux faces de la même pièce. On constate que le domicile après avoir été le seul lieu du repos du travailleur et de la vie de famille, redevient un lieu de production, de vie personnelle et de vie familiale. Qu’est-ce qu’accompagner les habitants chez eux sur la base de votre expérience ?

Le spectre de l’intervention à domicile est large : il touche les personnes, les rapports avec leur entourage, le cadre bâti ; il concerne la vie personnelle et la vie sociale, la santé et la maladie, les relations intergénérationnelles etc. Il va du portage des repas aux personnes âgées aux soins palliatifs pour les personnes en hospitalisation à domicile, en passant par les diagnostics habitat ou la réalisation d’aides techniques favorisant l’autonomie.

L’accompagnement est pour moi une catégorie de l’intervention à domicile. Il désigne alors le temps nécessaire à la réalisation de l’intervention elle-même. Il désigne également la capacité des professionnels et des institutions à « suivre » les personnes dans leur situation présente et à venir. La métaphore ici est celle de l’orchestre qui accompagne le soliste. L’habitant, malade, âgé, vulnérable, est le soliste que l’orchestre des professionnels (parfois un tout petit ensemble !) va accompagner pour qu’il puisse jouer ou chanter sa participation dans le concerte de la société et de la vie. Cela signifie que l’habitant est premier, le professionnel vient en position seconde. Enfin accompagnement signifie obligatoirement qu’il y a du vivre ensemble avec donc une « accroche » qui lie les deux parties.

 

Quelle est la principale difficulté de l’accompagnement ?

La difficulté de l’accompagnement, quel qu’il soit, réside d’abord dans l’intersubjectivité qui lie l’habitant et le professionnel, embarqués ensemble dans un problème à résoudre, une solution à trouver, un changement à acter. L’intersubjectivité est l’élément moteur de l’accompagnement pour les deux parties en présence. Elle ne doit être considérée ni comme un supplément d’âme dont on pourrait se passer ni comme un obstacle qu’il faut à tout prix éviter. Elle ne peut pas être remplacée par des référentiels de compétence ou des procédures types.

Les professionnels de terrain perçoivent très bien le rôle moteur de l’intersubjectivité, leurs responsables beaucoup moins car ils sont les garants d’une certaine idée de ce que doit être la professionnalité de ces métiers. Une professionnalité souvent pensée de manière abstraite. La situation d’accompagnement renvoie chaque intervenant à la place qu’il occupe professionnellement et dans sa relation à l’autre. Il est certain qu’intervenir à domicile ne peut que lui révéler la fragilité, la difficulté ou la puissance de la place qu’il occupe réellement ainsi que celle qu’il souhaiterait occuper auprès des siens comme dans la vie. C’est dans cet écart que se déroule véritablement la dynamique créatrice de l’accompagnement.

 

Propos recueillis par Pascal Dreyer, 22 octobre 2014

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