Habiter Habiter à Tahiti : habitat vernaculaire et nouvelles aspirations

Habiter à Tahiti : habitat vernaculaire et nouvelles aspirations

La primauté du chez-nous, l'émergence du chez-soi


Contribution

Dans cette nouvelle contribution, Lucile Hervouët, nous invite à explorer les évolutions de l’habitat vernaculaire et les enjeux actuels de l’habiter à Tahiti en Polynésie : entre la primauté du chez-nous et l’émergence du chez-soi. En effet, historiquement à Tahiti, on vivait en famille élargie, dans un collectif à géométrie variable. Mais la logique d’individualisation des espaces est perceptible. Elle fait partie des aspirations de certains notamment des jeunes générations, mais n’est pas une norme uniformément répartie. L’agencement de l’habitat, son ameublement ou sa décoration sont le résultat d’hybridation entre les modes d’habiter vernaculaire et ceux issus des différentes vagues de migration et de la colonisation.

L’habitat à Tahiti : la cohabitation des logiques du chez-soi individuel et du chez-nous plus ancien

Ce territoire a hérité à la fois d’une culture et de manières d’habiter locales, et de la culture française avec une autre conception des bâtiments et du bien habiter. Cela crée une hybridation de l’habitat, qui combine :

  • Une conception ancienne de l’habiter. Elle repose sur la famille élargie. Avec des logements qui accueillent de manière transitoire ou durable des parents au-delà de la structure familiale nucléaire. Ainsi qu’un mode d’occupation des pièces souple et adaptatif, dans lequel une bonne part des activités est vécue à l’extérieur.
  • Une conception des logements venue de Métropole. Avec des critères du confort et du chez-soi différents, moins ouverts. Et avec des techniques du bâti pas toujours adaptées au climat local.

La transformation de l’habitat vernaculaire de Tahiti : le fare, loin de l’image de carte postale

Dans cette réalité, on est loin de la carte postale paradisiaque : le fare traditionnel relève plutôt désormais de la maison pour touristes. Lucile Hervouët centre le regard sur Tahiti et plus particulièrement sur l’agglomération de Papeete. En effet la ville est le premier témoin du boom économique des années 1960 qui a irrémédiablement transformé son paysage. C’est aujourd’hui une agglomération urbaine, polluée, freinée par les embouteillages, bétonnée et marquée par une absence d’unité architecturale.

Sur la base de nombreux entretiens et rencontres, l’auteure explique qu’historiquement les Tahitiens ne vivaient pas sous un seul toit. En effet, plusieurs pièces séparées étaient réparties sur un même terrain et chaque activité domestique se déroulait au sein d’une unité spécifique. Une même famille pouvait ainsi posséder plusieurs fare. Mais l’habitat vernaculaire s’est progressivement transformé pour s’adapter aux normes européennes. Son agencement s’est modifié : les unités dispersées et ouvertes sur l’extérieur se sont transformées en maisons fermées et cloisonnées, rassemblant toutes les fonctions domestiques sous le même toit.

Le développement de l’habitat collectif

Face au manque de logement, l’habitat collectif et locatif s’est développé. Mais ces logements se sont rapidement révélés inadaptés pour plusieurs raisons. L’attachement à la propriété d’abord. A la résidence en famille élargie ensuite. Et enfin à un mode de vie nécessitant un accès à un espace extérieur pour les activités de sociabilité ou de préparation des repas. Souvent les locataires  adaptent ces logements. Ils reconfigurent parfois radicalement l’agencement des pièces ou construisent progressivement des extensions.

La résidence en famille élargie : un chez-nous contraint par le foncier

En Polynésie, la résidence en famille élargie correspond à une adaptation aux contraintes d’un territoire insulaire et très étendu, composé de plusieurs archipels, où le réseau familial est mobilisé pour accueillir les personnes qui migrent d’une île à l’autre, mais aussi pour pallier les fortes contraintes d’accès au foncier. Mais avec des critères de confort venus de Métropole, on constate un paradoxe entre d’une part l’exigence d’accueil et le besoin de proximité des habitants, et d’autre part l’expression d’une aspiration à l’intimité.

Sociologue à la Maison des Sciences de l’Homme du Pacifique (Université de la Polynésie française-CNRS), Lucile Hervouët s’est installée en Polynésie française en 2020. Elle s’intéresse aux parcours de santé de personnes atteintes de maladies chroniques. Et plus récemment, elle s’est penchée sur les violences intrafamiliales, dans ce contexte géographique particulier. Cela l’a amenée à visiter de nombreux logements, à rencontrer des professionnels de l’habitat et du médico-social.

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