Habiter Espaces habités Intérieur(s) / extérieur(s) : la photographie dans l’habitat

Intérieur(s) / extérieur(s) : la photographie dans l'habitat

Compte-rendu de la rencontre-débat du 29 Septembre à Lyon


Les images jouent un rôle essentiel dans la diffusion des modèles de vie et d’architecture comme dans la prescription de ce qui est beau et désirable. Mais comment photographier les bâtiments dans lesquels nous vivons ou vivrons un jour ? Comment rendre à l’image l’intimité et l’histoire vécue du chez-soi ? Comment l’architecte travaille-t-il avec le photographe ? Comment l’anthropologue utilise-t-il l’image dans son travail ? Quel rôle joue l’habitant dans l’interprétation des images ?

Avec : Anne-Marie-Louvet, photographe, Jean Paul Filiod, socio-anthropologue et Thierry Roche, architecte.

Retranscriptions de trois points de vue professionnels sensibles.

 

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Anne-Marie Louvet, photographe « Je m’immerge dans un contexte, en relation avec les habitants, pour exprimer un regard de parti pris ».

 

Je me définis comme photographe auteur : je donne un point de vue personnel sur ce que je ressens du sujet d’une photographie. J’interviens dans des univers très variés : milieux industriels ou professionnels, habitat. J’essaie de saisir ce qui fait la spécificité d’un contexte particulier, et de le traduire en images par un  traitement personnel.

On peut distinguer deux approches différentes, en photographie en général et dans le domaine de l’habitat en particulier. Il y a d’abord l’approche de type documentaire, plutôt illustrative, et par ailleurs une approche d’auteur, avec un parti pris. La photographie illustrative, c’est ce qu’on a l’habitude de voir, c’est le type d’images largement diffusé dans les médias, les magazines, les catalogues : de belles images faites pour mettre en valeur le sujet. Par exemple pour l’architecture, la photo met en valeur les volumes, les matériaux utilisés, les couleurs choisies. Le but du photographe est presque de s’effacer derrière le sujet présenté. Ce sont souvent des images qui unifient le regard, et parfois le formatent : elles ne créent pas de surprise. Le commanditaire de ce type d’images attend un certain type de prise de vue, de cadrage, de mise en valeur, en fonction de ce qu’il a prévu de montrer, et souvent de vendre.

 

De l’autre côté, la photographie d’auteur prend parti, le photographe s’implique, il donne son regard et son interprétation de ce qu’il voit et veut en dire. Il essaie de provoquer une surprise visuelle et une réflexion. J’essaie de me plonger dans la compréhension de l’environnement que je vais photographier. Un peu comme un ethnologue, je m’immerge dans un contexte. Puis j’en ressors avec un parti pris personnel. J’ai eu par exemple une commande de photos d’entreprises la nuit, avec des bâtiments de nature très différente : vieille industrie, bureaux modernes… J’ai pris le parti de créer des photos avec une ambiance polar en noir et blanc, un rendu mystérieux, une impression de décor. Je n’ai pas présenté une enseigne et des drapeaux à l’entrée sur fond de ciel bleu. Voilà mon parti pris.

 

Concernant l’habitat, j’ai réalisé un travail à Montréal dans des lofts d’artistes, dans un bâtiment de dix étages en centre-ville. J’ai voulu montrer à la fois l’intérieur et l’extérieur, ce qui a inspiré le titre de cette rencontre débat. J’ai photographié dans le même cadre à la fois des objets qui identifient la personne ou son activité, et la vue qu’elle a sur la ville. Par ailleurs, j’ai eu l’occasion de réaliser un projet photographique à l’occasion d’une réhabilitation de logement HLM à Villeurbanne. Il s’agissait de deux petits immeubles de 4 étages, les plus anciens de la ville. Le but de mon intervention était de rendre compte de ce que la réhabilitation impliquait dans le vécu des occupants, j’avais carte blanche. Les travaux en eux-mêmes ont eu un impact émotionnel très fort, car ils ont brassé, déplacé les objets, les souvenirs des occupants. Le temps des travaux, les personnes étaient relogées dans des appartements de transit, appelés appartements tiroirs, leurs meubles restant dans l’appartement en travaux. Chez certains, cela a même provoqué des épisodes dépressifs.

 

loftsbanne-marie louvet

J’ai donc choisi de travailler sur la mémoire des habitants, en faisant des photos avant et pendant les travaux, et après leur réinstallation. Certains appartements avaient un caractère et des aménagements très anciens. On y retrouvait l’histoire du peuplement des villes : d’abord des gens des campagnes puis des immigrés italiens, espagnols, puis maghrébins. Certaines familles vivaient là depuis plusieurs générations.

 

©Anne-Marie Louvet

 

Pour ce type de photos d’intérieur, le rapport avec les gens chez lesquels je vais est essentiel, de manière à ce qu’une confiance s’instaure. A Villeurbanne, certains m’ont ouvert leurs chambres, leurs placards, leurs salles de bains. Parfois c’en était presque gênant. J’ai notamment photographié des objets dans les logements, ce que j’appelle des « autels domestiques », ces regroupements d’objets que chacun fait chez soi. Sur un travail de plusieurs mois, des liens s’étaient tissés. Chaque fois que je venais, je leur montrais des photos de mes précédentes visites.

 

Avant les travaux, j’ai pu photographier à l’identique les séjours de chaque famille, avec toute la  diversité des aménagements de chacun. J’ai aussi pris des photos dans la période des travaux, dans des appartements en stand-by, en attente d‘être réinvestis. J’ai pu faire une série en prenant dans un même appartement une pièce sous le même angle avant, pendant et après les travaux. Certains reproduisaient la pièce quasiment à l’identique après la réhabilitation. Et j’ai exposé tout cela sur place, dans deux appartements témoins, avec d’un côté les photos-mémoire et de l’autre les photos-travaux. C’était important que les habitants eux-mêmes aient accès à cette exposition. J’avais ce souci de retour vers eux : ils ont vu l’exposition avant l’inauguration officielle. Parfois, ils semblaient redécouvrir leur propre intérieur, leur propre univers.

Jean Paul Filiod, socio-anthropologue «  A partir d’un petit objet sur une étagère, je peux avec les habitants tirer les fils consistants de leur histoire »

 

Cela fait plus de 20 ans que je me préoccupe de l’image dans les sciences humaines et sociales, et tout particulièrement sur l’habitat. Mes premières recherches portaient sur des expériences d’habitants, et sur ce qu’ils expriment sur leur logement. J’ai publié un ouvrage, Le désordre domestique*, sur la présence récurrente du désordre et le rapport que les habitants entretiennent avec le rangement et le nettoyage. J’ai un intérêt pour les espaces et les objets dans l’habitat. Le regard ethnographique part de la description des lieux, des récits que les gens font de leurs rapports à leur environnement. On part du terrain, du concret.

 

Peut-être parce que je suis un enfant de la télé, j’avais besoin d’enregistrer par l’image ce que je vivais, comme beaucoup d’ethnologues. Il y a un élan spontané à faire des photos quand on est dans un espace habité. En tant que chercheur, on prend des photos chez les gens. On « prend », quelque chose que les habitants nous « donnent ». Ensuite la photo fige la réalité, donne une illusion de réalité. Mais cela gomme le processus de production de l’image. Or ce processus importe : faire des photos chez des gens, ça signifie discuter avec eux avant, obtenir leur accord pour entrer, leur autorisation ou leur refus de photographier telle pièce, tels objets, de voir ces photos publiées par la suite… En termes éthiques, nous devons être transparents sur notre sujet de recherche et nous soumettre à toutes les règles imposées par la personne.

 

Ce processus relationnel est indispensable. Dès lors, comment rend-on ce que les habitants nous ont donné ? Comment faire comprendre que ce n’est pas du vol, comment dans l’expression « photo volée ». Nous devons inclure les personnes dans la production de l’image. Aujourd’hui, la pratique photographique est une pratique très commune, presque « naturelle » pour tous. Ce naturel partagé, très simple (« clic »), doit cohabiter avec une donnée très complexe : la relation à l’autre. Pour le chercheur, cette relation est aussi une stratégie, une négociation pour mener à bien sa recherche. Mais il se trouve que les gens ont grand plaisir à parler de leur chez soi, ce qui rend  le contact plus facile.

 

Cela contredit d’ailleurs l’idée selon laquelle prendre des photos chez les gens serait du voyeurisme ou un « viol de la vie privée ». Il ne faut pas s’autocensurer : pourquoi se contenter de travailler sur le séjour et la cuisine ? Pourquoi évacuer la chambre, la salle de bains, les wc, les réserves, le garage ..? Autant d’endroits avec des objets significatifs pour les habitants, avec des rotations d’objets qui ont du sens. Certaines pièces sont considérées comme tout à fait privées, à l’abri des regards, et d’autres comme semi-publiques parce qu’on y reçoit : l’entrée, le salon, et aussi la cuisine ! Il y a des gradations, du privé jusqu’à l’intime. Et on a des surprises : les gens autorisent qu’on photographie leur wc avec une facilité déconcertante, mais ils vont interdire par exemple une partie du salon ! Bref, dès lors que les personnes ouvrent les portes, j’accepte.

 

Il n’empêche : un jour, une personne m’avait autorisé à faire des photos, et en me suivant dans l’appartement alors que je prenais des images, elle m’a dit « ça me noue le ventre ». J’ai proposé d’arrêter mais elle a refusé. Plus tard, en entretien, cette personne a estimé que raconter les objets, les espaces, « c’est de la folie parce que c’est toute ta vie » qui défile. J’en tire la conclusion que je dois vraiment m’interroger sur la portée de l’autorisation donnée par les gens.

 

Autre point essentiel : l’importance du récit de l’habitant. Le discours du sujet sur son logement en général, son rapport à l’habiter, son lien avec le lieu, l’environnement extérieur, la signification des pièces, et jusqu’au plus petit objet, ce sont tous les éléments à partir desquels on va tirer un récit de l’habitant. La personne nous emmène sur le terrain de l’histoire, de l’épisode de vie, du souvenir, de la mémoire… Dès mes premières enquêtes, à partir d’un petit objet sur une étagère, j’ai constaté que je pouvais avec les habitants tirer des fils consistants de leur histoire ! Si on le fait avec tous les objets de la maison, on peut devenir fou tellement c’est riche ! En tissant les histoires d’objets entre eux, on tisse une narration sur les personnes qui vivent là, mais aussi sur l’histoire culturelle des espaces domestiques. Pour reprendre les « autels domestiques »  d’Anne-Marie Louvet, on peut trouver les objets un peu partout, sur les meubles, sur des rebords de fenêtres, au sol : ils représentent quelque chose de l’ordre de la valorisation de soi, d’un bricolage esthétique. L’association d’objets hétéroclites nous permet de travailler sur la base du discours des personnes, soit sur chaque objet, soit sur l’ensemble des objets en question. Pour moi, le risque est de devenir boulimique : je peux écrire 150 pages sur un couple et une poignée d’objets !

 

Mais ensuite, lors d’une publication scientifique ou d’un colloque, comment montrer une image ? Je suis obligé alors de rendre compte du discours qui m’a été fait par les habitants. Comme chercheur, je ne peux me contenter de montrer des photos, me passer du texte. Finalement, j’ai deux exigences : l’une dans la qualité de la relation aux gens, l’autre dans le rapport image-texte. Pour la recherche, la photo est avant tout documentaire. Le cadrage est guidé par le discours des personnes, leur récit sur leur intérieur. Je ne prends pas les portraits des gens, je ne suis pas portraitiste. Je les fais exister à travers la parole que je leur ai donnée. Mais cette image documentaire n’est parfois pas très belle : faudrait-il la rejeter au nom de l’esthétique ? Non, car on jetterait avec elle la signification qu’elle porte du point de vue de la recherche.

 

*Le Désordre domestique. Essai d’anthropologie, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2003

 

 

Thierry Roche, architecte « Nous revenons au croquis, en noir et blanc, qui exprime une émotion et redonne de la place à l’imaginaire »

 

L’architecte a un rapport stratégique à l’image : on anticipe en permanence ce que les autres vont penser de l’image qu’on montre de notre produit. En fait il y a trois temps de l’image : lors de la conception, pendant les chantiers, et à la finition. Pour chacun de ses temps, nous avons une stratégie différente, mais avec une même finalité.

Je suis d’une génération qui a connu le dessin à main levée et qui utilise maintenant le multimédia. Et cela a des conséquences sur nos projets : l’évolution des outils de dessin influence la conception architecturale ! Pour le prix de Rome, j’ai dû entièrement dessiner un projet sur un panneau de 5 mètres par 3, à la main, le nez collé à une planche pendant des mois. Là, vous avez un rapport très personnel et affectif à l’image. Peu à peu, on est passé à l’image de synthèse : et là on réduit un projet à la dimension de l’écran, une surface limitée sur laquelle on va dessiner petite zone par petite zone. On perd la vision globale. Le trait maladroit qu’on trace soi-même disparaît… et l’affect se réduit aussi.

 

Du coup désormais, dès les avant-projets, on rend un projet entièrement fini en apparence ! Or normalement à ce stade il reste beaucoup à concevoir. Le risque est grand dans les concours de passer plus de temps sur l’image que sur la conception architecturale elle-même. Sachant que bien souvent, le travail de graphisme – illustration est délégué à l’extérieur des agences, on va s’en remettre à l’illustrateur pour finaliser certains éléments. J’ai l’exemple précis d’un programme urbain complexe, pour lequel on a donné dès l’amont une image finie, alors que le projet a beaucoup évolué ensuite. Cela ébranle beaucoup de gens, qui en déduisent qu’on a dérivé par rapport au projet initial. Or un projet peut toujours évoluer jusqu’au chantier. Attention donc à ne pas s’enfermer dans des images !

 

Au stade de la réalisation, on fait maintenant beaucoup de reportages photos sur les chantiers. A l’origine, on prenait des photos très techniques : c’était fastidieux mais utile pour notre book professionnel. Puis les photographes nous ont incités à raconter l’histoire du chantier. Ca devient plus intéressant car on fait alors appel à des artistes : non seulement ils vont faire de belles images, tout en conservant la dimension technique, mais de plus ils vont valoriser ceux qui travaillent sur le chantier. Cela permet aussi de publier de beaux ouvrages sur la réalisation.

 

Enfin il y a les images de l’objet architectural fini, et là encore c’est stratégique. En tant qu’architecte, on photographie les bâtiments sous le plus bel angle, pour les montrer à des maîtres d‘ouvrage, dont on espère qu’ils vont nous passer commande. A ce stade, il y a un risque de leurre, car on peut faire des photos très esthétiques de bâtiments non réussis sur le plan technique. Dans tous les cas, l’architecte a tendance à montrer le volume, là où notre vrai rôle est de montrer le vide ! L’architecture existe pour composer un vide, dans lequel la vie va ensuite s’inscrire. Je m’interroge donc sur ce qu’on veut montrer : une œuvre, ou lieu de vie pour ceux qui l’occuperont ? Se montrer soi, ou montrer les autres ? Il faudrait pouvoir montrer tout sauf l’architecture, montrer des lieux de vie, la manière donc les gens les investissent, le désordre domestique décrit par Jean Paul Filiod. Avec l’installation et le désordre des habitants, on est loin de l’image figée, standardisée.

 

Mais c’est très difficile pour nous architectes : notre monde est a priori celui du volume et de l’esthétique, pas celui de l’occupant ! Il nous faut accepter qu’à la livraison d’un bâtiment, nous devons couper le cordon. Le bébé ne nous appartient plus !

 

Actuellement, je discerne une nouvelle tendance dans les concours et les projets urbains : on revient à des projets dessinés au trait, à main levée. Plutôt que des images de synthèse, qui donne une impression de standardisation, nous revenons à des croquis, parfois en noir et blanc. Le croquis exprime une émotion, qui donne le vrai parti-pris du projet, et non un ersatz figé. On redonne de la place à l’imaginaire.

 

 

Interventions retranscrites par Denis Bernadet

Octobre 2011

 

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