Energie & confort Définir le confort thermique avec les habitants

Définir le confort thermique avec les habitants

Entretien avec Hélène Subrémon


Entretien

Lors des Assises de l’Habitat Leroy Merlin les 16 et 17 mars prochain, Hélène Subrémon intervient dans l’atelier « Consommation d’énergie, contraintes économiques et environnementales : quels nouveaux usages ? »

Hélène Subrémon est chercheur, docteur en sociologie. Ses recherches portent sur les usages de l’énergie, les manières d’habiter en Europe. Elle travaille au renouvellement des enjeux du développement durable, à la rencontre des sciences sociales et des études urbaines. Elle a rejoint en 2010 le groupe de travail Usages et façons d’habiter de Leroy Merlin Source et interviendra au cours des Assises de l’Habitat Pour inventer la maison de demain.

 

 

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, à savoir le confort thermique et ses multiples enjeux, quelle est votre définition du confort ?

 

Il s’agit moins d’une définition que d’une conception. Il en existe deux : celle des professionnels et celle de l’habitant. Pour l’architecte par exemple, mais aussi pour la plupart des professionnels du bâtiment et du logement, le confort c’est le fait de disposer de la même qualité (qualité architecturale, de chaleur, de régulation, etc.) partout. Pour l’habitant, le confort se définit par la variabilité et la variation. Il ressent son lieu de vie par les yeux, la peau, le toucher, etc. Ces ressentis lui font créer et vivre dans des ambiances différentes. Le confort thermique, lumineux, architectural, etc. du logement ne peut pas être défini de manière coercitive par une norme. Or c’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui : les acteurs publics édictent des normes de confort en négligeant les savoirs des habitants sur leur logement et leurs manières d’habiter, et en n’associant pas les apports de la technique à ce savoir empirique.

 

 

 

Les habitants ont donc bien des représentations et des attentes en matière de confort thermique. Mais qui fixe les normes de chauffage ?

 

Nos normes de chauffage ont été définies par des ingénieurs et non pas été tirées de l’expérience et d’une analyse de l’habitat et des attentes des habitants. Le savoir technique se confronte directement au savoir autochtone, labile, des habitants. La plupart des solutions techniques sont issues du discours normatif et ne prennent jamais en compte le savoir habité qui s’appuie sur l’environnement, la composition de la famille et le moment de la vie traversé. C’est pourquoi le discours très technique de la maîtrise énergétique et du chauffage peine à être approprié par le discours intime des habitants.

Si l’on veut franchir une étape décisive, il faut penser le discours technique à partir de ce discours intime, et y intégrer les expériences du corps sensible (qui ressent chaleur, froid, lumière, etc.) et du corps agissant. Les ingénieurs et les techniciens pensent que les habitants veulent que tout fonctionne sans eux ! Mais c’est faux. L’habitant veut pouvoir compter sur les équipements mais aussi agir sur eux. Je constate dans mon travail que la dématérialisation et l’automatisation vont trop loin pour les usagers ordinaires. Elles les privent d’une capacité d’action directe et efficace car visible et sensible sur leur environnement. Les usagers expriment très bien les réticences qu’ils éprouvent à s’en remettre complètement, pour des choses qui leur importent comme leur logement, leur confort thermique, etc., à la seule technique.

 

 

Comment peut-on observer et rendre compte des ressentis et des attentes des habitants en matière de confort thermique ?

 

C’est l’un des problèmes de l’observation car trop souvent, dans les études, on réduit la compréhension de ce confort thermique aux pratiques et consommations de chauffage. Or, il faut absolument élargir notre appréhension du phénomène du chauffage dans un appartement ou une maison pour bien le comprendre. Le bien-être thermique dépasse largement la question de l’objet technique et des énergies utilisées. Il ne peut pas simplement se traduire dans l’alternative bien au chaud / bien au frais. Comprendre ce qu’est et ce que signifie la température idéale pour chaque habitant ou pour un groupe d’habitants suppose d’identifier un système complet de pratiques alimentaires, vestimentaires et de climatisation (gestion du chaud et du froid, rapport aux saisons, activités intérieures et extérieures, etc.). Plus, bien sûr, toutes les actions mises en œuvre ou pas sur le cadre bâti : aération, isolation, etc. Je m’intéresse donc à la manière dont les individus, en Europe, construisent tout au long d’une année leur confort thermique intérieur.

 

 

 

Vous avez mené une enquête comparative sur les pratiques de chauffage de familles en France, en Angleterre et en Allemagne. Quels constats en tirez-vous ?

 

Tout d’abord une incroyable convergence dans les modes d’habités en maison individuelle, urbaine, dans les trois pays. Et cela malgré de grandes différences en matière de qualité architecturale. Par exemple, l’apport du solaire en Allemagne est sans effet notable sur les pratiques de chauffage.

C’est dans le domaine de la rénovation, en revanche, que les différences sont les plus grandes. La situation en Allemagne se caractérise par un fort souci de l’isolation et la présence du solaire. Beaucoup d’argent public a été investi dans ces domaines et aujourd’hui faire des travaux va de soi pour les habitants. Et les artisans sont compétents et fiables.

En France, tout est compliqué ! Il est difficile de trouver des artisans compétents et formés. Par ailleurs, le coût combiné des matériaux, des équipements à changer et de la main d’œuvre fait que beaucoup de propriétaires revoient à la baisse leur investissement dans la rénovation de leur logement.

En Angleterre, tout semble bloqué. Les impératifs réglementaires du patrimoine peuvent augmenter de manière exorbitante les coûts. Les habitants se découragent et ne rénovent qu’à la marge leur logement. Il n’y a pas de mise en œuvre de travaux systématiques et structurés. Alors que ces derniers seuls peuvent permettre de réelles économies et une diminution de l’impact sur l’environnement.

 

 

Pourquoi et comment les habitants économisent-ils l’énergie lorsqu’ils chauffent leur logement ?

 

Je me suis rapidement rendue compte que les habitants ne sont pas obnubilés par les économies d’énergie lorsqu’il s’agit de chauffer leur logement. Pour eux, la question de l’économie financière rentre dans un projet plus global qui est d’avoir une maison agréable et à son goût, dans laquelle il fait bon mener la vie que l’on s’est choisie. Ce projet doit être établi et satisfaisant pour que l’habitant pense aux économies d’énergie. La maison a pour première fonction d’être un reflet de qui nous sommes. Et donc de nous apporter une satisfaction concrète et permanente.

 

 

Quelles mesures les habitants mettent-ils en œuvre toutefois  pour réaliser des économies d’énergie ? Et qui en décide dans un couple ?

 

Au cours de mon enquête de terrain, j’ai constaté que les gens bricolent beaucoup et font de leur mieux. Ils ne développent pas de stratégie globale, formulée, explicite. Ils tâtonnent avec les moyens financiers dont ils disposent réellement, leur compréhension et appropriation des discours institutionnels et commerciaux, leurs conceptions aussi de ce que sont les énergies et le chauffage, et enfin leurs compétences techniques.

Par ailleurs, il faut distinguer finement, dans la maison, les activités qui relèvent d’une forte charge symbolique et celles qui ne présentent pas un intérêt remarquable. C’est le cas du chauffage ! Ce que les habitants demandent c’est que leur chaudière fonctionne sans avoir besoin de s’en occuper. En revanche, d’autres activités tout autant techniques (faire à manger, aménager son logement, monter les meubles de la famille) rassemblent un intérêt parce qu’ils sont porteurs d’une identité. Pour ce qui relève de sa manière d’habiter chez soi, les gens ne sont pas prêts à abandonner leur « savoir faire » à des objets techniques sophistiqués. Il en résulte qu’ils s’en servent peu (comme de gérer le chauffage en fonction de la présence ou de l’absence des occupants). Car ce qu’ils attendent c’est que cela marche tout seul, sans quoi l’objet technique devient une contrainte insurmontable.

Pour finir, ce désintérêt technique ne signifie pas du tout que le chauffage ou plutôt la température dans son logement ne soit pas un enjeu dans la famille, au contraire. Le fait que, dans un couple, par exemple, l’homme se préoccupe du budget chauffage, ne préjuge pas du fait qu’il aura le dernier mot en termes de pratiques. Le chauffage est un objet de négociation dont on parle tout le temps en famille ! Chacun a donc son mot à dire et son ressenti. Ce qui peut engendrer à certains moments de la vie de famille des conflits.

 

 

Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui au regard des générations passées ?

 

Autrefois, souvent, seule la pièce de vie était chauffée et parfois un peu celle dans laquelle on devait s’habiller ou se déshabiller. Désormais nous exigeons de disposer du confort thermique adéquat dans tout le logement et nous voulons réguler la température dans chaque pièce, selon nos usages.

Tout au long de notre vie, la préoccupation de chauffage s’ancre dans des préoccupations différentes. Les argumentaires institutionnels en faveur de la maîtrise énergétique comme ceux qui accompagnent la diffusion commerciale de nouveaux produits doivent répondre aux attentes des différents âges de la vie, car les habitudes changent. Sans vouloir être trop caricaturale, l’arrivée d’un enfant dans la famille change les habitudes pour lui offrir une maison accueillante, chaleureuse. Quand les enfants grandissent, c’est l’accord autour d’une même température dans le logement qui peut être difficile à trouver. Enfin, l’on envisage le chauffage dans toutes les pièces de son logement encore différemment dès lors que les enfants sont partis ou que l’on commence à prendre de l’âge et à perdre en mobilité.

 

 

Pour terminer, pensez-vous que la question environnementale soit un incitateur fort pour les habitants de réduction de leur consommation énergétique ?

 

Il ne faut peut-être pas perdre de vue que l’habitant (qui est aussi un travailleur, responsable de sa famille, engagé dans la cité, etc.) a déjà beaucoup de problèmes à solutionner et de questions auxquelles apporter ou trouver une réponse pertinente. Cette préoccupation constante de la vie est le principal frein à un changement profond et durable des comportements. Par ailleurs, l’habitant n’établit pas de rapports entre l’énergie, le chauffage et le confort thermique chez lui. Il peut avoir un savoir intellectuel sur le sujet, des convictions personnelles, mais aussi désirer une température élevée dans son logement. Seule l’énergie solaire semble avoir un impact dans la mesure où elle limite et encadre les possibles en matière de température. Il y a donc bien un enjeu environnemental et un enjeu sociétal qu’il faut travailler en se rappelant toujours que le confort thermique est une construction ancrée dans une culture personnelle, familiale et régionale. Les perspectives sont donc de proposer aux habitants des solutions modulables pour qu’ils s’y retrouvent et auxquelles ils pourront contribuer. A travers des offres commerciales et techniques fiables, il faudrait pouvoir leur offrir des figures d’habiter et donc de confort. Autrement dit, plutôt que de leur imposer un modèle, leur proposer des solutions suffisamment génériques pour qu’ils puissent les trouver justes et se les approprier.

 

Propos recueillis par Pascal Dreyer

 

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