Autonomie Vieillesse Le « corps vieux » : une question neuve ?
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Le "corps vieux" : une question neuve ?

Article de Pascal Dreyer, décembre 2018


Contribution

Si l’habitant est au cœur des recherches conduites au sein de Leroy Merlin Source, notamment à travers la prise en compte, l’écoute et l’analyse de ses usages, attentes et représentations, son corps concret reste encore souvent un point aveugle de ces travaux. Ce corps s’inscrit toutefois au premier plan des recherches conduites par le groupe Habitat et autonomie. La médecine, à travers la gériatrie, et les sciences humaines et sociales du vieillissement lui portent une attention ancienne qui se renouvelle. Marqué par le temps et l’irréversibilité biologique, ce corps est encore perçu et analysé sous le double signe d’un capital à entretenir (parce qu’il se défait) et d’un devenir « neutre ».

 

C’est sur l’horizon de recherches comme L’aménagement du logement des jeunes retraités (2018), J’y suis, j’y reste ! (2012-2017) et L’habitant collaboractif, concevoir des dispositifs soutenant l’autonomie des personnes âgées (2018), que s’est posée à nouveaux frais la question du corps au sein de Leroy Merlin Source. Deux registres de questions se sont imposés dans ces recherches : qu’est-ce qu’un « corps vieillissant ou vieux » ? Peut-on et doit-on le définir en prenant le risque alors d’amplifier la stigmatisation et la discrimination ? Si oui, comment faire pour éviter cet écueil ?

 

Dans une réflexion maintenant ancienne sur les « gestes profonds » de l’habiter, je faisais l’hypothèse de gestes personnels porteurs et agrégateurs de sens pour chaque individu tout au long de la vie. Il s’agit de gestes corporels qui structurent notre rapport aux autres et à l’espace. Leur répétition et leur ancrage dans les habitudes et les espaces tissent en nous, même dans les actes les plus anodins (se laver, s’habiller, cuisiner, bricoler) la trame des temps, des expériences et des héritages qui nous ont façonnés. Mais que deviennent ces gestes profonds au fil du vieillissement ? Conservent-ils leur force initiale et leur sens ? Changeant de forme, l’expression dont ils sont porteurs change-t-elle aussi pour l’individu ? Ne perdent-ils pas leur sens lorsque le corps fait défaut partiellement ou totalement ?

 

D’où la question : comment approcher et définir le « corps vieillissant ou vieux » ? Il va de soi que l’expression « corps vieillissant/vieux » ne peut pas être prise au pied de la lettre. Dans sa dimension dynamique (« vieillissant ») comme dans sa dimension statique (« vieux »), elle fait l’économie du parcours de vie qui a façonné tel ou tel corps. Le genre, la classe sociale, l’activité professionnelle, les maladies, l’âge perçu ou l’âge réel, l’inscription sociale au moment de la perception de changements corporels et psychiques intimement mêlés, autant de facteurs qu’il faut prendre en compte pour approcher ce que pourrait être un corps « vieillissant » ou « vieux », loin des clichés. Mais on peut retenir que cette expression, pour brutale ou malaisée qu’elle soit, exprime en creux l’énigme qui scelle les corps des plus âgés d’entre nous, les fait paraître autres qu’ils ne sont, les éloigne de nous. On sait bien pourtant que dès notre naissance nous vieillissons, et que dans la chaîne ininterrompue de la vie nous avons et nous sommes toujours le corps plus vieux d’un autre plus jeune.

 

Voir des corps vieux et Ressentir son corps vieux

Pour entamer cette réflexion, peut-être faut-il distinguer deux points de vue. Le premier est celui d’un observateur extérieur qui, quel que soit son âge, regarde une personne plus âgée que lui. Il repère le différentiel d’âge qui les sépare à partir de signes extérieurs : des cheveux blancs, des rides, une manière plus lente ou plus malaisée de se mouvoir, une difficulté à accomplir tel ou tel geste, le port de lunettes ou de prothèses auditives, la présence d’aides de marche, etc. La liste est infinie et à la lire beaucoup de ces signes apparents ne désignent le vieillissement que de manière artificielle, voire fausse. Ils sont en quelque sorte les éléments d’une convention. Cette dernière, pour désigner un corps vieux, exige l’assemblage d’un nombre suffisant d’entre eux. Mais il faudra les compléter par d’autres informations pour être certain que le corps de la personne que l’on voit est bien celui d’une personne qui n’est ni jeune ni en situation de handicap par exemple. Reconnaître les corps et les situer dans l’échelle de la vie sont utiles à de nombreux égards, mais trompeurs souvent. La stigmatisation des signes associés au vieillissement doit nous alerter. Qu’avons-nous vu lorsque nous qualifions un corps de vieux ? Quels sont les déterminants de notre grille de lecture (préjugés, clichés, savoirs professionnels, expérience personnelle) ? Qu’exprimons-nous de notre rapport à l’autre et à nous-mêmes ?

 

Le second point de vue est tout autre. Il part de l’intérieur de l’individu : qu’est-ce que sentir son corps vieillissant ou vieux ? Ce point de vue s’impose à l’individu comme une « surprise existentielle ». Le ressenti du corps n’est pas toujours premier dans cette prise de conscience. Cette surprise existentielle peut naître d’un événement : anniversaire « symbolique », départ des enfants, arrêt brutal du travail, diagnostic d’une maladie, séparation, décès d’un proche, etc. L’événement peut être sans rapport avec les scansions ordinaires de la vie ou leur être au contraire étroitement lié. Quel que soit ce lien il entre fortement en résonance avec elles. Les résonnances qu’il produit affectent alors la vie intime de l’individu, le font basculer dans une nouvelle période de vie et mettent à nu une vulnérabilité qui se traduit dans et par le corps. Ce dernier intègre l’événement, se met en quelque sorte à son diapason. L’individu peut revenir à son état antérieur une fois le choc passé, comme s’engager dans une nouvelle façon d’être. Dans tous les cas, il a intégré dans et par son corps une dimension essentielle : celle du temps passé, du temps passé qui ne reviendra plus. Par l’événement, l’individu s’inscrit dans le temps et prend conscience de son vieillissement. Il prend, dans tous les sens du terme, de l’épaisseur.

Tout au long de notre vie, nous avons fait l’expérience de ces surprises existentielles qui nous invitent à nous transformer. Elles ont marqué le passage d’une période de vie à une autre, nous ont inscrits dans la croissance et dans le développement de nos capacités. Même si elles ont été douloureuses, nous les avons vécues sur l’horizon de l’avenir. Notre corps et nos gestes les ont accueillies et se sont transformés, enrichis. Ils en conservent la mémoire (souvent inconsciente), en sont le support qui les actualise pour la période de vie qui s’ouvre. Ce mouvement se répète tout au long de la vie.

 

Avoir un corps vieux ou Être un corps qui vieillit ?

Héritiers de Descartes, nous nous inscrivons dans une conception de l’homme-machine que ni la médecine factuelle ni l’obsession de création d’une intelligence artificielle capable de gérer nos vies dans leurs moindres détails, ne vont modifier. Bien au contraire, dans nos sociétés, la dichotomie esprit-corps ne cesse de s’approfondir isolant le cerveau et sa complexité d’un corps-machine, réparable à l’infini et qui, comme le bateau de Thésée, pose la question de la continuité de notre identité au fil de ses réparations successives. Les images du corps cyborg au cinéma ou dans la publicité mettent en scène des corps jeunes et déjà performants dont les capacités sont augmentées de manière spectaculaire. La réalité est tout autre : les vrais corps cyborg sont aujourd’hui ceux des personnes âgées qui sont appareillées de manière de plus en plus sophistiquée. Ces corps-là, aux capacités maintenues et parfois améliorées, ne sont jamais montrés comme désirables. Peut-être parce que comme le montre Lucie Dalibert, l’intégration d’implants dans la moelle épinière, de prothèses de hanches ou de genoux, de pacemakers, ne relèvent pas de l’évidence. Ni les esprits ni les corps ne sont prêts aux conséquences des transformations produites par l’implant. Ils ne peuvent pas les anticiper et leur appropriation personnelle et sociale ne peut se faire qu’en situation. Peut-être aussi parce que dans le corps augmenté, il s’agit d’incarner la technologie sur un autre registre que celui de l’imaginaire. La transformation du corps par la technologie entraîne une transformation du rapport à soi et à l’autre : mon partenaire va-t-il encore me désirer avec cette cicatrice et la présence silencieuse mais réelle de cet implant sous ma peau ? Avec cette démarche nouvelle sans rapport avec celle que j’avais lorsque nous nous sommes rencontrés ? Aussi Lucie Dalibert rappelle-t-elle opportunément que « les gestes et les postures sont essentiels à l’incarnation de la technologie ». Or, nous l’avons vu avec les gestes profonds, gestes et postures ne répondent pas seulement à des enjeux ou à des objectifs fonctionnels. Traversés de temps et d’expériences, ils constituent un langage et un rapport corporel essentiels au monde et aux autres. Modifiés par la technologie, peu ou mal appropriés par la personne, ces gestes et postures peuvent apparaître étranges et renvoyer à la personne et aux autres une identité nouvelle. En soulignant que l’identification à un corps technologiquement transformé passe par un « processus visuel tactile et affectif » dans lequel le « corps des autres, proches ou lointains, aimés ou inconnus, est central », on ne peut s’empêcher de penser que l’acceptation de son propre corps malade, vieillissant ou vieux, passe par un processus analogue.

La prise en charge médicale ordinaire, désormais factuelle et industrielle, renvoie le patient à son corps dans une séparation douloureuse. Découpé et fragmenté, le corps est considéré comme un assemblage d’organes sans liens entre eux, relevant chacun de spécialités différentes. Les traitements et interventions sont « localisés » non pas tant dans le corps entier de l’individu que dans l’organe lui-même (traitement ciblé). Pourtant, le patient sait que son corps et les organes qui le constituent n’existent pas indépendamment les uns des autres ni hors de sa vie ordinaire, de son parcours de vie, de ses habitudes. C’est même à travers cette vie singulière, ce parcours, ces habitudes qu’il en a l’expérience la plus sensible tout au long de son existence. Et on peut considérer que l’entrée dans la conscience de son vieillissement, cette « surprise existentielle » non pas sans précédent mais unique à l’échelle individuelle, ouvre à une possible intégration du corps et de l’esprit dans un ensemble cohérent. L’expérience accumulée tout au long de la vie et dont sont porteurs les gestes profonds peut alors constituer l’unité indivisible, non fracturable, de la continuité de soi. « Je suis un corps qui vieillit » dit une expérience propre à chacun : son entrée dans une période de vie marquée par la finitude. Le corps vieux est un corps qui apprend qu’il va mourir.

 

Une symbolique du vieillissement qui s’incarne dans les apparences du corps sans en épuiser la réalité.

Dans une analogie forte du déroulé de la vie humaine avec le cycle des saisons, la vieillesse est souvent désignée comme l’hiver de la vie. Sa représentation allégorique est celle d’un homme âgé et imposant, barbe et cheveux longs, couleur de neige. Il se tient immobile, la tête couverte par une houppelande qui laisse voir un corps demi-nu et fatigué. L’ancienne sagesse associait ainsi la fin de la vie humaine avec la période de latence des saisons,

l’endormissement profond des fonctions vitales avant leur (re)jaillissement printanier. Nous nous sommes radicalement éloignés de cette compréhension du cycle de la vie. Désormais, l’antique sagesse délivrée par l’allégorie de l’hiver n’est plus la visée de la vie humaine. Seul compte le jaillissement d’un éternel printemps. Mais il ne s’agit pas ici du printemps de la vieillesse, ce retour créatif dans un âge de lutte si bien évoqué par Roger Dadoun, mais bien de celui d’une jeunesse éternisée. Les discours politiques et économiques insistent sur le poids des populations âgées sur le devenir de nos sociétés en raison des soins que demandent leur esprit et leur corps défectueux ; et sur le poids de leur improductivité dans des sociétés automatisées où les rôles sociaux sont réduits à ceux du travail. Pourtant, ne pouvons-nous pas changer de regard sur ces autres de la vie qui expérimentent une situation inédite à l’échelle de l’humanité : celle de la longévité ?

La symbolique négative attachée au corps vieux (une machine qui se défait sans sens) doit être dépassée et s’ouvrir à la part proprement humaine de la vie. Les corps vieux et très vieux portent en eux une expérience du temps et de son accélération comme aucun autre corps dans le passé. Ils ont un savoir spécifique à transmettre pour peu que nous leur accordions un temps qui n’est pas seulement celui de la mise en œuvre de compensation ou de soins de nursing, mais bien l’écoute d’une vie. Car tout l’enjeu de la prise en compte des corps vieux est là. Non pas des corps mais des blocs de vie ayant réussi à tisser de manière indissoluble l’esprit et le corps.  Des blocs de vie traversés par une souffrance ordinaire souvent tue et des ravages qui n’empêchent pas de sentir encore la vie. Les reconfigurations à construire chaque jour s’inscrivent désormais sur un horizon limité mais qui possède tout son sens tant que l’individu conserve le sens de sa dignité. S’intéresser à l’énigme qui scelle à nos yeux contemporains le « corps vieux », c’est nettoyer notre regard des grilles de lecture stigmatisantes, s’approcher avec délicatesse du bloc unique que forment en toute situation humaine le corps et l’esprit, percevoir dans les gestes et les postures de chaque individu non pas des limitations mais une histoire de vie qui se ramasse en un instant dans une manière de faire. Et donc concevoir des outils, des instruments et des technologies d’accompagnement de compensation qui comme le corps viendront soutenir ce vécu long et non l’abraser.

 

Pascal Dreyer

Décembre 2018

 

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