Autonomie Vieillesse La vieillesse : un âge de lutte

La vieillesse : un âge de lutte

Entretien avec Roger Dadoun


Entretien

« Au fondement du vécu de la vieillesse, il y a l’espace et l’habitat. Il ne saurait exister d’avenir « bon » de la vieillesse, s’il n’y a pas une réalité « bonne » de l’habitat »

Première personnalité à répondre à Leroy Merlin Source, Roger Dadoun bouscule notre image des personnes âgées. En effet, loin d’être un temps de paix, la vieillesse est un âge de lutte qui connaît un merveilleux printemps, créatif, autour des quatre-vingts ans. Et le philosophe de nous encourager à vivre ensemble pour profiter du trésor de l’expérience des anciens. En bricolant sa vie et ses souvenirs dans un habitat adapté !

Roger   Dadoun  est philosophe, psychanalyste, auteur de Manifeste pour une vieillesse ardente, Grand  âge, âge d’avenir, Collection Grain d’orage, Zulma, 2005.

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Votre livre propose au lecteur une lecture doublement provocatrice de la vieillesse comme « ardente » et du grand âge comme « âge d’avenir ». Pourquoi ?

Roger Dadoun : Pour dire d’emblée qu’il serait possible d’assigner à la vieillesse une double vocation. La première serait de connaître l’ardeur de la passion du temps, puisque c’est le temps, essence de l’être humain, qui fait la richesse du grand âge. La seconde serait celle de prendre place, par la conservation et la transmission des valeurs de la culture, dans une filiation temporelle qui reste ouverte indéfiniment sur l’avenir. Il s’agit bien, en ce sens, de prendre le contre-pied de l’opinion courante qui n’accorde à la vieillesse ni feu ni futur. Mais l’on peut aussi mettre en lumière le fait que les vieillards sont présents, à l’horizon du futur, d’un simple point de vue démographique : on vit de plus en plus vieux, le nombre des centenaires croît, les centenaires ne vont pas tarder à « occuper » l’avenir !

Un rôle essentiel dans la transmission
Il faut rappeler surtout cette donnée évidente, mais que l’on ne cesse de négliger ou de refouler, à savoir que le grand âge est accumulation, capitalisation du passé, et que ce capital de temps fait pression, et force d’une certaine manière (il faudrait que ce soit la bonne !) les portes de l’avenir. Rendus de plus en plus disponibles pour eux-mêmes et pour les autres (un des bienfaits de la dite « retraite »), les personnes âgées sont à même d’élaborer les tares et les trésors du passé et de les transmettre aux générations qui viennent.

Redonner toute leur place aux anciens
Dans les sociétés très anciennes, le vieillard représentait l’avenir car il était le dépositaire des savoirs de la collectivité, qu’il colorait et parfois enrichissait de ses propres expériences et réflexions. Les anciens sont alors ceux qui détiennent les clés de la temporalité, avec le risque que cela dérive vers une gérontocratie. Ces sociétés, souvent dites primitives ou traditionnelles, semblent avoir conservé une conscience vive du temps comme charge précieuse d’héritages, de savoirs et de patrimoines. Car c’est dans la mesure où l’homme vieillit qu’il accumule du savoir – le savoir du savoir vieillir, du vieillissement comme valeur et non pas comme défaut.

Sagesse de la vieillesse et savoir de la jeunesse
Evidemment, cela suppose qu’il y ait des générations nouvelles qui puissent et sachent l’écouter et apprendre de lui. Cela supposerait, symétriquement, un savoir de la jeunesse, un savoir être jeune qui ait lui-même une certaine « authenticité » (un sentiment de la valeur de la vie, de la valeur du vivant). Ce dont on ne peut guère se targuer dans nos sociétés actuelles – où c’est le défaut, la perte qui dominent. On peut citer, à titre d’exemple, le cas de l’université, dont la fonction précisément est de travailler sur les savoirs et les valeurs. Les professeurs prennent leur retraite (façon de parler : c’est plutôt la retraite qui les prend et souvent les surprend) à soixante-cinq ans, qui est certainement l’âge où ils peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes. D’une façon générale, la retraite, en écartant, en « évacuant » le sujet de la vie dite « active », le coupe irrémédiablement des espaces et milieux où puissent s’accomplir continuité et transmission.

Pourquoi avoir choisi le qualificatif « d’ardent » pour caractériser la vieillesse ?

Roger Dadoun : Ce n’était pas, au début, le terme que j’avais choisi. Mais après discussion avec un éditeur attentif, « ardent » a prévalu sur « violent ». J’ai le sentiment, en effet, que ce qui caractérise la vieillesse, c’est la violence. Sous toutes ses formes. Il y a tout d’abord la violence externe, celle du jeune ou de l’adulte arrogants qui bousculent une personne âgée dans la rue, la rabrouent, l’insultent, l’agressent, le plus souvent verbalement, parfois avec passage à l’acte. Nous avons tous été témoins de ces situations, presque banalisées. C’est une violence sourde des individus et de la société à l’égard de celui qui n’est plus jeune, qui n’est plus productif, qui n’est plus un « battant », un « gagnant ». Autre volet : la violence que les personnes âgées s’infligent à elles-mêmes en ayant intégré le regard dépréciatif, négatif que la société porte sur elles. Cette violence intériorisée est plus insidieuse, plus terrible encore que les agressions dont les personnes âgées sont les victimes.

Les personnes âgées coupables d’exister
Ayant intériorisé cette image négative de la vieillesse, elles se dévalorisent elles-mêmes, elles se défont, si l’on peut dire, de l’intérieur. Tenue à l’écart de la « vie active », la personne âgée peut difficilement éviter de ressasser les images négatives d’elle-même que la société lui fournit sans relâche. Elle se voit et se sent « à charge », comme on dit, fardeau pour les enfants, poids (déjà) mort pour la société. Elle occupe, « en trop », un espace social, géographique, de production et de consommation, que de plus jeunes, les plus avides et les plus impatients, veulent occuper avec plus de profit, etc.. Elle éprouve ainsi une forte culpabilité à l’idée de simplement être là, de continuer à vivre. C’est dans une large mesure cette violence sociale intériorisée en sentiment de culpabilité et d’inutilité qui est à l’origine du grand nombre de suicides que l’on compte, par milliers, parmi les personnes âgées, et sur lesquels on observe en général un silence plus honteux que pudique. Situation qu’aggravent, à laquelle prédisposent ce que l’on nomme les « atteintes » de l’âge, les difficultés croissantes, les diminutions diverses auxquelles nul organisme ne saurait échapper.

La vieillesse, un âge de lutte
Le terme qui me paraît le plus caractéristique, et j’y insiste dans mon Manifeste, serait celui d’agonique – du grec, agon, qui signifie la lutte, le combat. La vieillesse est l’âge de la lutte permanente, souvent féroce, sur tous les fronts, littéralement parlant « à la vie à la mort », à chaque instant, pour persévérer dans son être, et préserver autant que faire se peut sa plénitude et son statut de personne humaine  – face à elle-même et face aux autres. Certaines personnes se contentent de subir cette lutte épuisante, avec résignation, d’autres disposent d’assez d’énergie, de volonté, et aussi de moyens, pour s’y engager pleinement. « Agonique » est comme un axe fort qui les maintient droit.
Mais par ailleurs, et on n’a évidemment nul besoin de le rappeler, tant il est lancinant, dans ce mot d’ « agonique » résonne aussi celui d’agonie. L’horizon inéluctable de la mort jette une ombre sinistre sur la vie de la personne âgée, ombre que peu, le sujet lui-même comme son entourage et la société tout entière, se sentent prêts véritablement à affronter.

Nous venons de voir que nos représentations négatives de la vieillesse sont, pour une grande part, liées à la conception que se font nos sociétés de l’individu gagnant et productif. Mais y a t il d’autres raisons plus profondes qui conduisent à ces représentations négatives ?

Roger Dadoun : Elles ont, à l’évidence, leur source dans le fait que l’avancée en âge est marquée par d’inexorables  pertes : perte de santé, d’énergie, de moyens, de goût et d’aptitude à affronter une nouvelle étape, voire un nouveau style d’existence. A quatre-vingts ans, une personne âgée est un « blason de pertes ». Car tout comme les chevaliers portaient sur armures et documents les armoiries de leur famille, les personnes âgées portent en elles et sur elles, en creux cette fois, les pertes subies. Conjoints, parents, amis, partenaires, relations, disparaissent les uns après les autres. Rien de plus terrible que pareilles pertes. C’est comme si étaient sapés les fondements mêmes du vivant. Les liens vivants avec la communauté et le milieu se défont. La personne âgée devient la proie de ce sentiment d’abandon qui est l’une des plus redoutables caractéristiques de la vieillesse.

La tyrannie du « jeunisme » et du productivisme
Si l’on prend en considération les données historiques et ethnologiques, il semble que dans de nombreuses sociétés du passé, le respect accordé aux personnes âgées était réel. Il était même cultivé et faisait partie intégrante de la culture du groupe. Il était très étroitement attaché au fait que les générations n’étaient pas séparées, mais se mêlaient et se chevauchaient. La succession des âges s’inscrivait dans un continuum qui permettait la transmission. Aujourd’hui, le « jeunisme » (idéologie assez farfelue d’exaltation de la jeunesse) et le productivisme séparent irrémédiablement, surtout dans les « pays avancés », les générations les unes des autres. Or, il y a un facteur qui mérite sans relâche d’être souligné : si les personnes âgées ne sont plus en situation de production économique, elles peuvent toujours produire de la sagesse et des savoirs. Mais encore faudrait-il que les détenteurs de pouvoir et les mentalités communes acceptent une pareille perspective. On ne peut faire sur ce point l’économie du dicton africain affirmant qu’« un homme qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Ba). Aujourd’hui, un vieillard qui meurt sans avoir pu livrer à autrui et à son entourage toutes les richesses dont il est porteur, se prive d’une rare jouissance, et prive les générations qui lui succèdent d’un apport précieux. Une privation dont il semble qu’elles n’aient même pas conscience, et qui affecte cependant gravement la qualité même de la civilisation.

Vous évoquez de manière formidable le printemps des quatre-vingts ans de certains grands créateurs. S’agit-il d’exceptions, ou chacun, en fonction de son parcours de vie, est-il susceptible de vivre un tel renouveau de sa vie alors qu’il avance vers le grand âge ?

Roger Dadoun : Il m’a semblé qu’il fallait montrer, à partir de grands créateurs dont les œuvres ont une forte présence et une grande valeur d’exemplarité, que ce « printemps octogénaire » était une réalité. J’ai donc puisé dans les vies et dans les œuvres de Sigmund Freud, de Pierre Bonnard dont nous pouvons voir actuellement une rétrospective à Paris, de Victor Hugo, Michel-Ange, Jung, Matisse, Marcel Duchamp, etc. J’ai surtout pris mes exemples dans les domaines qui m’étaient le plus familiers : la psychanalyse, et l’art. Il va sans dire qu’on pourrait prospecter, et de façon aussi spectaculaire, dans d’autres domaines : la littérature, la science, les technique, la politique (ce dernier cas n’est probablement pas le plus heureux, car nous sommes aux frontières du pouvoir accaparé et monopolisé par les « vieux »). Ce que nous apprennent les illustres exemples proposés, c’est qu’un tel printemps (conservons ce terme modérément « ardent ») de vie et de créativité à l’orée et dans le cours du grand âge est rendu possible et porte ses beaux fruits – belles œuvres et belles pensées – pour autant que la personne âgée dispose de matériaux et de potentiels qu’elle peut faire fructifier, et que son expérience puisse être, au triple plan technique, relationnel et social, valorisée. En d’autres termes, le temps écoulé, le temps vécu, le temps de la créativité conservent leur plus vif élan et sont capable d’un nouvel éclat.

Un printemps créatif pour tous
Mais ni cet élan ni cet éclat, ne sont le privilège de seulement quelques-uns, heureux élus ou happy few. Tout être humain dispose de ressources souvent insoupçonnées, en tout cas de bien plus de ressources qu’il ne le croit lui-même, que le grand âge, libérant l’individu de contraintes, d’interdits et de craintes, contribue à faire advenir au grand jour. Toute une gamme d’activités et de pratiques s’offre ainsi à la vieillesse. Citons, par exemple, les artisans détenteurs d’un savoir faire bien ancré dans le réel, les activités si fréquentes de bricolage, qui remplissent une fonction de productivité « équilibrée » et équilibrante, les pratiques qui devraient se développer du jardinage. Les voyages, si souvent proposés aux « seniors » à des conditions avantageuses, peuvent ouvrir des horizons nouveaux, sur les hommes et sur le monde, maintenir en éveil la curiosité, le désir de connaître, le jeu des relations. La nature, aussi polluée ou dérobée soit-elle, demeure une source inépuisable de sensations.

Se raconter et raconter pour transmettre
Il ne faut pas sous-estimer non plus toutes les activités de relation et de communication, où une parole libérée peut se donner livre cours, aussi bien en conseils (modérément), en discussions (modérément), en récits (sans modération). Les parents âgés évoquent divers problèmes avec les enfants, les grands-parents enchantent les petits, sur un rythme apaisé, pacifiant, à l’aide d’ « histoires », contes et souvenirs. Paroles de la personne âgée, qu’il faut apprendre à entendre. Mais aussi bien, silences, qui donnent souvent à penser ! Délicat équilibre entre parole et silence, auquel peut acheminer le grand âge. – exercice de délicatesse, dont la culture présente a un tel besoin. Et pourquoi ne pas s’aventurer sur le terrain politique, pour y introduire quelque « modération » ?

Du bricolage au « bris-collage »
Ma référence au bricolage m’incite à proposer une interprétation amusante du terme (Ah, si le grand âge pouvait être celui de l’amusement !). Le bricolage des seniors, tous domaines confondus, est peut-être un « bris-collage ». Après une première et longue période vie au cours de laquelle de nombreuses choses ont été brisées (de manière volontaire ou involontaire, par ma faute ou celle des autres), vient le temps du collage, pour unifier l’ensemble. Le bricolage des seniors, en lien avec de plus jeunes générations subissant elles-mêmes des bris de toutes sortes, serait ainsi une manière de recoller les morceaux, d’élaborer à nouveau le passé !

Quels sont les liens qui unissent les personnes âgées avec leur habitat ?

Roger Dadoun : C’est une question essentielle. Au fondement du vécu de la vieillesse, il y a l’espace et l’habitat. Il ne saurait exister d’avenir « bon » de la vieillesse, s’il n’y a pas une réalité « bonne » de l’habitat – ce qui exige, pour tous, des réformes de structure considérables. La personne âgée doit se sentir à la fois autonome et valorisée. Tout habitat qui marginalise les personnes âgées est à proscrire. Encore une fois, violence est faite aux vieillards que l’on met et tient à l’écart. Il faut réintégrer les vieillards au cœur des échanges. Non pas dans des maisons de retraites populeuses construites en dehors des centres vitaux, mais dans des habitations où les différents âges se rencontrent, se croisent, s’interpellent autrement qu’avec violence et agressivité. Cette qualité de vie des habitats intergénérationnels dépend des espaces, des agencements, des murs, de l’air même. On se rendrait rapidement compte du rôle inappréciable des personnes âgées et de leur productivité propre : services rendus aux personnes, aux familles, à la communauté. Mais globalement, il me semble très important de permettre à une personne de conserver son habitat originel. Car l’habitat est constitué d’espaces affectifs qui sont autant de rappels de la vie de couple, de famille, de la vie laborieuse et sociale. Changer d’habitat à un âge avancé est un traumatisme violent. On revient donc à la violence exercée sur les personnes âgées.

Y-a-t’il un lien entre le rejet social subi par les personnes âgées et celui dont sont victimes les personnes handicapées ?

Roger Dadoun : La double idéologie du jeunisme et du productivisme conduit au même rejet des personnes âgées et des personnes handicapées. J’écoutais il y a peu un commentateur sportif qui, décrivant un joueur de hand-ball qui venait de marquer un but (ce qui est tout de même son travail), le qualifiait avec enthousiasme de « guerrier ». On voit mal les personnes handicapées se manifester comme des guerriers. Nos sociétés, faut-il le redire, ont l’obsession du gain, sous toutes ses formes (économique, culturel, sexuel, social). Toute manifestation humaine marquée par la perte est immédiatement refoulée ou stigmatisée. La personne handicapée incarne un contre-idéal qui met en échec l’injonction : « jeunesse, beauté, santé ». La personne âgée, de son côté, a ceci de spécifique qu’elle montre, sans recours possible, ce que nous allons devenir. Elle incarne le déterminisme inexorable de l’âge. Pour aucun de nous, sur ce plan, il n’y a de retour en arrière possible, quelles que soient les quelques aménagements que peuvent procurer la médecine, la chirurgie, etc. Pour le dire d’un mot, sans conclusion possible, il importe que personnes âgées et personnes handicapées participent dans toute la mesure de leurs possibilités et de leurs désirs à l’intégralité de la vie sociale. Il en va de notre humanité, de notre humanisation même.

Propos recueillis par Pascal Dreyer en février 2008

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