Autonomie Vieillesse La géographie pour une compréhension renouvelée et visuelle du vieillissement
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La géographie pour une compréhension renouvelée et visuelle du vieillissement

Entretien Leroy Merlin Source avec Mickaël Blanchet, docteur en géographie sociale


Entretien

Le vieillissement de la population française est une réalité perçue comme inquiétante, ainsi qu’en témoignent les discours politiques qui le réduisent souvent à sa seule dimension négative de « poids ». Comment le donner à percevoir dans sa diversité, son hétérogénéité à l’échelle de notre pays et de ses espaces géographiques ? Comment visualiser de manière simple et claire les difficultés auxquelles il confronte les individus et les territoires, mais aussi les opportunités qu’il peut créer ? C’est le pari fait par Mickaël Blanchet dans l’Atlas des seniors et du grand âge paru récemment aux Presses de l’EHESP. Docteur en sociologie sociale, il dresse à travers des dizaines de cartes thématiques un portrait contrasté et parfois surprenant du vieillissement de la France en 2017.

 

Qu’est-ce que la géographique sociale et quels sont ses enjeux, ses méthodes et ses rendus ?

La géographie sociale est une branche de la discipline géographique. Articulant géographie et sociologie, elle a pour objectif de mettre en lumière la dimension spatiale des faits sociaux. Dans cette perspective, le territoire est, pour les géographes, une notion clé. En géographie sociale, le territoire est associé à trois conceptions : l’appropriation d’une portion de l’écorce terrestre, l’aire géographique définie par cette appropriation, son périmètre matérialisé par des limites et des frontières ; il est ainsi le lieu privilégié de formation et d’observation des antagonismes et des actions sociales ; il est donc avant tout une construction sociale, et c’est à ce titre qu’il est « vécu », c’est-à-dire approprié ou non par ses habitants et ses différents acteurs.

 

En quoi votre approche se distingue-t-elle et complète-t-elle les approches plus classiques du vieillissement ?

Tout d’abord, à l’exception de quelques chercheurs (Gérard-François Dumont, Christian Pihet, Pierre-Marie Chapon), peu de géographes se sont penchés sur les questions de vieillissement de la population. Que ce soit sur le versant expérientiel ou politique, les approches sociologiques, psychologiques, économiques et médicales sont nettement plus développées.
Je souhaitais utiliser la géographie pour une compréhension renouvelée et visuelle du vieillissement. La cartographie permet d’aborder les interactions entre vieillissement(s) et territoire(s) sous différents angles. Elle donne à voir l’adéquation entre les vécus et les besoins des personnes âgées, d’une part, et les politiques publiques, d’autre part. Au final, on s’aperçoit que la sur-utilisation de la notion de territoire par les politiques (Luc Broussy), les sociologues (Serge Guérin ou Jean-Philippe Viriot-Durandal) et les gériatres (Gilles Berrut) est orientée par les disciplines de recherche ou certains intérêts, ce qui est réducteur. Car le croisement entre vieillissement et territoire ne se limite pas à l’empowerment ou aux démarches participatives. Ni à une vision biomédicale où ce croisement est un vecteur de renforcement de certains pouvoirs professionnels. Ni enfin, à une vision économique comme celle de la Silver Economy qui se focalise sur la solvabilité des retraités sur un espace géographique délimité. Ces différents discours relaient une certaine vision du territoire et donc du pouvoir. Mais ils n’abordent jamais les questions d’inégalités de répartition et d’accès économique aux services par exemple. Ils les appréhendent sous l’angle de la solution technique (exemple télémédecine) ou d’initiatives locales dont on sait pertinemment qu’elles ne permettent pas de répondre durablement et localement aux besoins des personnes âgées et de leurs entourages. Dans ce sens le discours sur le vieillissement et le territoire ne sont pas neutres : il est politique. C’est bien entendu le cas du livre dont l’objectif est de mettre à plat cette relation entre vieillissement et territoire sous l’angle des aspérités et des inégalités.

 

Où vivent principalement les personnes âgées aujourd’hui et dans quels types d’habitat ?

Les personnes âgées vivent majoritairement chez elles, à leur domicile. Sur le plan géographique, on observe que les personnes âgées vivent principalement en ville, là où elles sont sous-représentées. On en compte peu en milieu rural où elles sont surreprésentées. Cet équilibre va évoluer dans les années à venir : ce sont les quartiers populaires et les zones périurbaines qui vont voir leur population âgée croître. La majorité des personnes âgées souhaitent vieillir chez elles. Peu envisagent d’intégrer un EHPAD, et l’entrée dans ces établissements est davantage subie que choisie. Géographiquement, l’offre locale de services en faveur des personnes âgées influence de manière nette le vieillir chez soi. Plus cette offre est étoffée et large (incluant les logements intermédiaires, les plateformes de répit, les services techniques à destination des personnes Alzheimer (accueil de jour, places spécialisées), les démarches transversales (label Villes amies des aînés, etc.), plus le soutien à domicile peut s’inscrire dans une longue durée. A contrario, moins cette offre est étoffée localement, plus les parcours sont prédéfinis entre les services d’aide et d’accompagnement à domicile (Saad) et les services de soins infirmiers à domicile (Ssiad) dans un premier temps, puis pour une orientation plus précoce en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) lorsque la perte d’autonomie s’accroit.

Quels sont les grands enseignements de votre travail sur les territoires des métropoles, du péri-urbain et du rural ?

Concrètement, l’aménagement du territoire reste focalisé sur les questions d’attractivité économique via les métropoles. Cela débouche sur un vieillissement à plusieurs niveaux où le facteur territorial joue un rôle important. On peut distinguer les zones solvables (littoraux, métropoles, banlieues aisées) où les politiques publiques laissent place aux acteurs du marché ; et les zones qui le sont moins (rural et quartier populaire) où les politiques publiques via les centres communaux d’actions sociale (CCAS) et les aides aux associations gardent une posture assistancielle. Ce schéma est plus ou moins intense selon les régions. Pour ma part, je pense qu’il est amené à s’intensifier. Entre ces deux grandes catégories, reste la question des zones périurbaines pour lequel on n’a pas encore suffisamment d’éléments. Le souffle et l’ambition politique n’existent plus. Le vieillissement et les personnes âgées sont abordés de manière comptable et gestionnaire. Dans ce sens, l’arrière-pensée des financeurs quand ils parlent de territoire est celle d’installer, à l’instar du secteur hospitalier, une logique de flux (Apa, Ssiad, Ehpad, etc.) leur permettant d’ajuster les réponses dans l’espace et le temps de manière à optimiser leurs dépenses. Le hic est que ce travail technique est compliqué et qu’il fige les inégalités territoriales plutôt qu’il ne les aplatit.

 

La Silver Economy s’est imposée comme une autre manière de parler du vieillissement, plus moderne, plus positive, qu’en est-il en réalité ?

Il est évident que les pratiques des personnes âgées ont une influence économique : elles ont des actifs, consomment, s’ouvrent de plus en plus aux loisirs, sont davantage propriétaires de leurs logements que les générations plus jeunes et sont sources d’emplois sur le versant des besoins. Dans ce cadre, la bonne nouvelle est que les personnes âgées n’ont jamais été aussi solvables et n’ont jamais connu un tel niveau de vie. Cependant, la consommation se contracte avec l’âge. L’objectif de la Silver Economy est de faire sauter le verrou qui ferme l’accès à ce potentiel inexploité. Pourtant, malgré la communication et le marketing, cela reste peu évident. D’une part, parce que malgré le lancement conjoint en avril 2013 de la filière de la Silver Economy par le ministre du redressement productif et la ministre chargée des personnes âgées et de l’autonomie, l’impulsion nationale reste faible. D’autre part, parce que les acteurs de la Silver Economy sont éparpillés.

Quel est le marché de la Silver Economy ?

Du côté du marché, on identifie trois sous-segments. Le premier est celui de l’assurance très organisé. Le second, celui du tourisme, est pour l’instant imperméable aux initiatives de la Silver Economy. Enfin, le dernier, celui de la perte d’autonomie, met en avant une série de nouveaux apports technologiques (cahier de liaison partagé, maison intelligente, etc.). Pour ce dernier sous-segment, l’enjeu est de taille puisque l’on observe des tensions : difficulté de recrutement, pénibilité du travail, faible reconnaissance sociale et économique, zones non-couvertes, risques, etc. Structurer les secteurs de l’aide à domicile et des établissements par la qualité et la professionnalisation (les deux allant de pair) me semble le principal enjeu. C’est le cas par exemple des Ehpad, récemment secoués par une crise importante. Leur contractualisation via les contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM1) avec les services de l’État peut être vue comme un outil en faveur d’une véritable construction des réponses par les acteurs du territoire. Cette construction doit se situer au niveau local et se traduire par des coopérations entre établissements et services qui pourront sécuriser au plus près les parcours des personnes âgées et des aidants. Et à ces établissements et services de bénéficier d’une bonne assise professionnelle et territoriale pour négocier avec les services de l’Etat et les financeurs.

 

Quel est ou quels sont vos plus grands étonnements à l’issue de la recherche ?

Le fait de ne pas pouvoir coucher sur carte le versant social de l’action gérontologique est vraiment révélateur. J’ai essayé, mais je n’ai rien pu faire. Il y a d’une part une multitude d’initiatives difficiles à recenser et, d’autre part, les politiques gérontologiques sociales des départements et des caisses de retraites restent très hétérogènes.
Au-delà de ça, deux parties m’ont étonné. La partie sur la Silver Economy montre bien le décalage entre les affichages politiques nationaux et les réalités régionales, économiques et industrielles. Mon second étonnement provient de la répartition spatiale des professionnels gérontologiques, avec une hiérarchisation socio-spatiale marquée : schématiquement, des gériatres qui habitent en ville et des aides à domicile qui habitent davantage dans les quartiers des politiques de la ville ou en milieu périurbain. L’analyse spatiale met par ailleurs en lumière la difficulté ou l’impossibilité de certains territoires à mettre en face des besoins de la population et du territoire les ressources professionnelles nécessaires. Poursuivre, sur ce thème, une exploration fine des réalités spatiales et sociologiques des territoires me semble une perspective pour de nouveaux travaux.

 

A qui s’adresse l’ouvrage ? Comment les professionnels peuvent-ils l’utiliser (aide à la décision, analyse de leur territoire) ?

Le livre s’adresse aux chercheurs, étudiants et professionnels ainsi qu’aux retraités. Il intègre autant les pratiques des personnes âgées que les effets des politiques publiques sur elles et sur les professionnels et acteurs multiples qui sont susceptibles de les accompagner ou de leur faire des offres. Dans ce sens, il peut être lu de manière continue ou de manière ponctuelle, selon les besoins d’information et de compréhension des lecteurs.

 

Propos recueillis par Pascal Dreyer, Septembre 2018.

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