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Matières molles

Entretien Leroy Merlin Source avec Lucile Sauzet, designer


Entretien

Nous n’aimons pas les matières molles. Nous leur préférons la fermeté de corps jeunes et musclés et qui doivent le rester le plus longtemps possible, la dureté des matériaux et des formes architecturales et la rigidité des plans au cordeau qui procurent un intense sentiment de maîtrise de l’environnement et des flux. Nous leur associons aussi spontanément des valeurs morales négatives qui vont de la faiblesse à l’abject.

Pourtant les matières molles sont conductrices de sensations, de plaisirs, de découvertes auxquels nous ne cessons d’aspirer. Depuis notre corps, constitué pour une grande part de matière molle complexe, jusqu’à tous les éléments de notre environnement immédiat, nous éprouvons le monde dans le mollement. Aussi, à rebours de la pensée ordinaire, Lucile Sauzet, designer diplômée de l’école nationale supérieure de création industrielle (Ensci), invite à penser mollement pour mieux comprendre et mieux répondre aux attentes et aux besoins des êtres humains. Réponses molles mais inspirantes dans un entretien et dans un petit ouvrage destiné aux designers et aux professionnels audacieux.

Pour accéder au livre « Mollement » de Lucile Sauzet : http://fluxinitiative.com/data/pdf/Mollement_LucileSauzet.pdf

Que désigne l’expression « Matières Molles » ?

L’expression « matières molles » est appétissante, car elle porte en elle beaucoup d’ambiguïté et nourrit généreusement l’imaginaire.
Choisir d’expliquer les matières molles était une idée a priori bancale puisqu’elles sont aussi difficiles à contenir qu’à définir. Je suis partie d’une définition intuitive : les matières molles sont celles qui se déforment, s’éparpillent, coulent, suite à un stimulus. Intrinsèquement liées à leur environnement, elles se décrivent par leur capacité de mouvement plus que par leurs caractéristiques statiques. Le sable de mer est mystérieux et ambivalent : mon pied s’enfonce lorsqu’il est sec, puis dur, mais modelable sous l’eau. J’ai constaté à quel point ces matières sont à la fois fascinantes et déstabilisantes pour le manipulateur qui cherche à les façonner. Les matériaux, sous-catégorie de la matière, sont plus rassurants. Ils sont passés au crible de l’expérience et de la mesure, leur comportement est stable et prévisible. Le béton fige le sable dans une entité de matière finie. Dans l’imaginaire des concepteurs, les matériaux sont plutôt durs et cohésifs à l’échelle du toucher, là où la matière peut être visqueuse (et laisser sa trace sur l’observateur qui la touche), dégoulinante et débordante du cadre dans lequel on l’avait invitée. C’est sûrement ce qui m’a attirée vers elles.

 

Quel était l’enjeu de votre travail de réflexion ?

Tenter d’expliquer les matières molles est pour moi le même enjeu que de vouloir expliquer des danseurs. Les deux bougent, coulent, s’étalent ou se concentrent selon leur rythme, ils négocient avec la gravité et avec les éléments autour d’eux. Les danseurs me touchent car même sans entrer en contact avec moi, ils me font ressentir ma propre capacité de mouvement, ma capacité à être molle. Aborder les matières molles comme de la matière dansante m’oblige à faire avec une part sensible qui ne s’explique pas. Issue d’une formation scientifique sur les matériaux, j’ai cherché à comprendre ce que sont les matières molles. Sont-elles pertinentes pour la conception ? Pourrait-on chorégraphier la matière plutôt que de la façonner ?

 

Qu’avez-vous découvert en faisant l’état de l’art de la question ?

La section des matières molles est un domaine de recherche scientifique né dans les années 1970, qui rassemble l’étude des systèmes complexes de matières aux comportements « étrangement mous » allant des bulles de savon aux matières granulaires et hétérogènes comme la boue ou la pâte céramique. Elles ne sont ni liquides, ni solides, mais un peu les deux à la fois. Ceux qui étudient les comportements mystérieux de ces matières, qui ne rentrent pas dans les catégories classiques de la matière, viennent de la physique, de la chimie et de la biologie. Ces matières ont tout avoir avec notre idée du vivant. Le fait que ce soit la matière et ses mystères qui rassemblent les scientifiques plutôt que leur discipline (et donc un ensemble de méthodes) m’a beaucoup plu. À quoi ressemblerait la section de recherche sur les matières molles des designers ? Aborderait-elle leurs potentiels techniques et d’usage en lien avec leur pouvoir imaginaire ? Avec mon regard de designer, je me suis lancée dans une exploration mi-scientifique, mi-fabuleuse des matières molles. J’ai gardé leur ambivalence structurelle. Entre explication et lâcher-prise, j’ai adopté la posture du scientifique fabuleux et de la matière dansante, afin de dégager des pistes de réflexion en tant que manipulatrice de matière.

 

Comment définiriez-vous les liens de votre recherche avec les usages ?

Au départ de ce travail de recherche, mon intuition était qu’en étudiant les matières molles, je me rapprocherais du vivant. Mon objectif était de réintroduire la dimension corporelle dans le design afin de réaffirmer la posture du designer en tant que concepteur sensible. Mon approche du design s’intéresse particulièrement aux usages : comment utilise-t-on nos objets et nos espaces ? Comment interagissons-nous avec eux ? Que produisent-ils comme sensation(s) ? On s’aperçoit que la question des usages est liée au corps, à la manipulation, mais aussi aux ressentis et à la perception.

Vous introduisez dans les outils du designer un nouveau concept qui est partie prenante de la relation à l’usager : « le savoir-sentir ». Comment qualifier ce concept qui décrit aussi une compétence ?

 

Contrairement aux scientifiques ou ingénieurs, qui doivent faire preuve uniquement de méthodologie objective et rationnelle, le designer manie des données humaines et subjectives, afin d’être au plus proche de ses usagers. Pour penser les usages, il faut penser le corps. Pour cela, je pense que l’engagement et l’empathie du designer en tant qu’individu doivent être forts et justes. Son expertise réside dans sa capacité à comprendre les enjeux de perception et à retranscrire des sensations. Je fais l’hypothèse que pour opérer ce déplacement sensible entre lui-même et l’usager, il doit développer son savoir-sentir. Le savoir-sentir, comme le savoir et le savoir-faire, s’apprend. Il consiste dans la précision de la conscience corporelle, la compréhension sensible du mouvement et de la manipulation. Les matières molles sont un prétexte idéal pour étudier ces interactions complexes qui affectent tous les acteurs. En effet, lorsque vous malaxez la pâte à gâteau, celle-ci se déforme au rythme de vos gestes, vos mains aussi sont déformées temporairement. Enfin, votre perception de la matière change sous ses déformations.

Enfin, en m’approchant du corps, j’ai fait le lien entre l’attirance des concepteurs pour les matériaux durs et celle des individus occidentaux pour les corps durs et stables. Nous sommes dans une époque où le beau lui-même est conçu comme ferme, voire dur. La manière de percevoir le corps et le beau a une influence sur notre manière de concevoir. J’ai tenté, par un développement méthodologique de montrer comment le changement de la perception du corps depuis une donnée stable et rationnelle vers un individu complexe et sensible pouvait affecter positivement la conception.

En quoi, concrètement, une approche molle est-elle fructueuse pour les réponses que vous apportez aux questions qui vous sont posées ?

 

La méthode du mollement est un contre-pied, volontairement provocateur, à la tentative de rationaliser et donc contenir le design dans une forme figée. Je propose un ensemble de préconisations pour intégrer la dimension corporelle et sensible dans les processus de conception, et même de réflexion. Plus qu’une méthode, ça serait une posture dans laquelle je laisse de la place au mou, au flou et au lâcher-prise.
Pour arriver jusqu’à cette approche molle des questions posées, je me suis justement posé la question de méthode. Comment expliquer ou justifier la pertinence de l’intégration de sensations qui ne s’expliquent pas ou mal ? J’ai mis en place, pour cela, deux méthodes, opposées et complémentaires, pour collecter et lier des savoirs aux sources diverses : la méthode en surplomb et la méthode en immersion. En surplomb, j’oublie pour un temps mon propre corps, mes perceptions et sensations pour établir une approche distancée et objective de mon sujet d’étude. Je m’inspire pour cela des méthodologies scientifiques. En immersion, je pars de mon vécu (et de celui d’usagers), d’expériences marquantes et disparates. Je m’appuie sur mon ressenti pour faire évoluer ma pensée du corps.

L’exploration en surplomb des matières molles me mène vers plein de notions congrues pour ma réflexion, au-delà même de la matière. Par exemple, comprendre la déformation mécanique, plastique ou élastique, m’éclaire sur l’adaptabilité et la résilience des corps. La mollesse me rappelle l’importance de la relativité des dimensions (un corps n’est pas mou en soi mais plus ou moins mou qu’un autre). La viscoélasticité introduit une donnée temporelle à la résilience : après déformation, la matière revient à sa forme initiale selon un rythme qui lui est propre. En explorant mes ressentis, j’ai cherché comment ses notions résonnaient : comment ressens-je la déformation ? Suis-je viscoélastique ?
Ces analogies entre corps et mécanique m’ont permis de donner de la valeur à la mollesse en tant qu’état de pensée. Mollement, j’accueille la fluctuation, l’épreuve du corps, l’instabilité, la transgression, c’est-à-dire le vivant.

Récemment diplômée, comment votre réflexion influe-t-elle vos premiers pas dans le monde du travail ?

 

J’essaie de faire ces pas mollement et justement ! J’expérimente mon métier de designer dans des formats très variées, qui ont en commun un intérêt pour les usages et la manipulation et une place pour la recherche. Dernièrement, j’ai réalisé et porté des costumes pour une artiste-performeuse, et je développe l’approche du prototypage en entreprise avec une équipe de designers.
Par ailleurs, je porte un projet de recherche sur le (ré) apprentissage sensible du corps directement issu de la méthode du mollement, nommé Flux Initiative. En collaboration avec des professionnels de la santé et du bien-être, dont Jean-François Lançon, ergothérapeute à l’hôpital psychiatrique de Villejuif, nous expérimentons les liens entre mouvements, sensations et pensée dans un cadre de soin ou de prévention à la santé. Les outils de Flux Initiative (une plateforme de recherche et des prototypes d’instruments) sont conçus pour redonner de la place au corps et à ses ressentis dans la conscience collective et l’initiative individuelle. Le développement par la méthode du mollement prend ici tout son sens, car nous travaillons sur de nouveaux usages. Concrètement, cela s’exprime par deux aspects importants : l’itération de prototypes et l’épreuve des corps. En tant que designer, j’observe, je propose, je fais des prototypes, je les teste, les ajuste et recommence. Ce processus tâtonnant et engageant me plaît. J’espère continuer de progresser dans l’expression de
mon approche molle du design !

Nous vivons à une époque de confort hybride entre dureté et souplesse. Nos attentes évoluent car nos corps expérimentent de nouvelles façons d’être.

 

Comprendre le mou passe par la compréhension d’interactions complexes, notamment entre corps et matière. Éprouver le mou nous oblige à prendre en compte la variabilité de la perception des individus. Or la perception est liée aux individus, à l’environnement socioculturel et aux ressentis. La question du confort est sous-jacente. Comme la mollesse, le confort est ambivalent. Il nécessite une réflexion sur la relativité et la temporalité. Le confort et les environnements mous font souvent bon ménage, a priori, à l’image d’un canapé moelleux dans lequel les corps s’enfoncent et s’avachissent. Cet exemple traduit très bien la première ambivalence du confort. Cet environnement confortable à court terme devient un inconfort à long terme, car le corps avachi perd sa musculature et donc son adaptabilité. De même, un confort à l’échelle d’un individu peut être inconfortable dans le collectif. Je préfère donc aborder la question de la qualité de vie, qui est plus globale et prend mieux en compte les arrangements entre le désir, les valeurs et le bien-être.

Propos recueillis par Pascal Dreyer, avril 2018

Lucile Sauzet : www.lucilesauzet.com

 

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