Habiter Chez-soi La question du bien-être total chez soi

La question du bien-être total chez soi

Entretien avec Jean-Claude Kaufmann, sociologue


Entretien

Jean-Claude Kaufmann est sociologue chercheur au CNRS. Il est spécialiste du couple, de l’intimité et du chez soi. Le 10 février 2015, il a ouvert les travaux des 3mes assises de l’habitat Leroy Merlin par une conférence inaugurale sur le thème des nouvelles évolutions du chez soi.


A l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, Un lit pour deux. La tendre guerre (Editions, Jean-Claude Lattès, 2015), nous l’avons rencontré.

1/ La notion de chez-soi existe-t-elle depuis toujours ou est-elle une invention récente ?

La notion de chez soi et celle d’intimité sont des notions relativement récentes. Il faut remonter au XVIIIème siècle et surtout au XIXème siècle, grand constructeur de l’univers intime qui se sépare de l’univers public. Sous l’ancien régime, chacun savait ce qui se passait dans l’habitat de l’autre. C’est de là que viennent les commérages par exemple. Ces derniers permettaient le contrôle social des individus en étant les vecteurs d’une morale collective. Aujourd’hui nous ne sommes plus dans le règne de la morale collective obligatoire. Chacun invente ou veut inventer sa vie à son idée. Le lieu de la protection de la vie individuelle, c’est le chez soi. Le « chez » ne désigne pas seulement le domicile et l’adresse, c’est la base de la construction du soi, le soi individuel ou le soi collectif de la famille. Cela commence à se développer au XIXème siècle mais il y a un nouveau saut qualitatif autour des années soixante, sur une période longue de temps car il s’agit de mouvements complexes.

A partir de ces années-là, nous sommes entrés non pas dans une société de l’individualisme mais dans une société qui part de l’individu-sujet qui veut inventer sa vie lui-même et ressentir et exprimer au maximum son bien-être, ses projets, ses rêves. Le lieu, la base, de ce mouvement, de ce désir et de cette volonté c’est le chez-soi. Quand on franchit la porte de la maison il se passe des choses : on entre dans un autre monde, on est une autre personne. Très souvent, symboliquement, on a envie d’enlever les vêtements de la ville et de revêtir un vieux vêtement, un jogging un peu avachi : c’est pour se sentir bien. On n’est plus sous le regard des autres, éventuellement sous le regard du conjoint mais ce dernier fait un peu partie du chez soi et n’exige pas des efforts démesurés. Chez-soi, c’est la quête du bien-être qui est absolument essentielle.

 

2 / Quels sont les éléments fondateurs de cette quête du bien-être intérieur ?

Dans la quête du bien-être, je mettrai deux niveaux. Le premier niveau, indispensable, concerne la sécurité. Idéalement sécurité, santé, signifient ne pas rencontrer de problèmes, de difficultés ou de « prises de tête » dans son logement. Les habitants n’aiment pas les choses compliquées : un volet qui est toujours bloqué quand on essaye de le fermer, un appareil ou un équipement qui dysfonctionnent, etc. On essaye de chasser tout cela pour que, comme le disent les personnes que j’interroge : « cela se passe tout seul ». L’habitant ne veut pas ressentir la présence du risque. Le logement doit être le lieu du relâchement et du réconfort. Tant que cette dimension fondamentale n’est pas acquise, l’habitant est en quête de solutions.

Une fois que cela est acquis, l’habitant ouvre la porte d’une autre dimension, d’une nouvelle frontière à l’intérieur même du logement qui est la « quête et l’accumulation des petits plaisirs sans risques ». Les grands plaisirs, le coup de foudre, on en rêve un peu mais cela fait peur car on veut maîtriser son existence. A l’intérieur du logement, en revanche on veut, pour chaque activité, aller plus loin, notamment dans le domaine des sensations. Les cinq sens, aujourd’hui, évoluent régulièrement dans leur capacité à saisir des informations plus nombreuses qu’autrefois car l’individu accumule un nombre grandissant de sensations dans un temps de plus en plus bref. Par exemple, la fraction de seconde nécessaire pour comprendre les informations reçues par la vision, le toucher ou l’audition ne cesse de se réduire en raison de leur nombre. Exemple : on ne prend plus aujourd’hui sa douche comme il y a quinze ans. On reste plus longtemps sous l’eau, non pas de manière dynamique comme dans les publicités, mais plutôt de manière passive, enveloppé par l’eau. Avec les mousses, les parfums, mais aussi les sons et les lumières, on élargit la gamme des perceptions liées au vécu de ce moment. On constate donc un enrichissement régulier de la moindre pratique.

Je prends souvent l’exemple du tournevis, outil de bricolage. Il a énormément évolué au cours des dernières années. Il y a vingt ans il s’agissait encore d’un manche en bois rainuré, adapté aux mains calleuses d’un bricoleur souvent masculin. Et ce dernier savait que son maniement pouvait lui faire mal aux mains. Aujourd’hui, pour satisfaire les attentes en matière de bricolage et de décoration, et prendre en compte l’évolution des bricoleurs qui sont aussi des femmes, l’outil a évolué. Même si chacun sait qu’il n’y a pas de plaisir particulier à visser, ne pas ressentir de petite douleur dans la main avec les tournevis à manche en polymère technique, éprouver le sentiment du travail avec une sensation presque douce dans la main, c’est un petit plus qui s’ajoute de manière extraordinaire à la gamme des sensations de l’individu. Et la base de tout cela, c’est toujours de pouvoir faire ces expériences, de les accumuler, sans risques c’est-à-dire sans angoisse.

 

3 / Quel sens donner à la révolution numérique qui affecte les habitants et envahit le chez soi ?

Depuis le début des années 2000, on assiste à une révolution anthropologique sous la forme d’une extension de la zone d’existence, de la sensation existentielle. On a son univers, on a son chez soi, son réseau d’amis, et dans le même temps on peut se brancher sur des réseaux qui sont tout sauf virtuels. Dès que l’on se connecte à un réseau social ou que l’on envoie un message à quelqu’un, on est dans un échange. Il y a bien un élargissement du réseau d’existence. Internet est ainsi une grande fabrique de liens sociaux d’un certain type, souvent éphémères et qui ne présupposent pas un engagement. Et c’est pour ces raisons que cela marche si fort. Comme on n’a pas peur d’être pris au piège, on développe les liens avec une très grande facilité. Le bonheur absolu c’est d’être chez soi, protégé, dans son bien-être, et en même temps connecté à un réseau réel. L’habitant est douillettement enfermé chez lui avec une ouverture sur l’extérieur. Le risque d’être enfermé chez soi disparait. Cette articulation intérieur/extérieur est au cœur de la modernité.

 

4/ Que nous apprend votre dernier travail sur le lit sur les évolutions des habitants et du chez soi ?

KAUFMANN_LIT_DEUX_2015nPeut-être faut-il commencer par dire que le lit est de plus en plus présent, car dans la quête de bien-être il occupe une place centrale. Chez les jeunes il est même le centre du monde. Ils commencent à construire leur univers chez leurs parents à partir de leur chambre mais surtout de leur lit. Ils y dorment, éventuellement y font l’amour, y travaillent, s’y distraient, y mangent (et pas seulement le petit déjeuner). Le lit est investi de la même façon chez les célibataires, notamment les femmes. Et pour un nombre grandissant de couples le lit est utilisé comme un lieu de relaxation donc de bien-être. il n’est donc plus uniquement dédié au sommeil.

Le lit est aussi, dans le logement, le cœur du cœur de l’intime. Et je ne pense pas seulement à la sexualité, mais au moment de l’endormissement. Il faut alors un abandon absolu de l’individu et une quête du bien-être total. Il faut être arrivé à se vider la tête et à se sentir si bien que l’on peut s’abandonner pour le sommeil. Dans cette quête du bien-être absolu, il y a des exigences de plus en plus fortes. D’où parfois la gêne provoquée par le partenaire qu’on adore, avec qui on aime bien être mais qui n’a pas les mêmes rythmes, bouge un peu, s’endort vite avec une certaine respiration, voire un petit ronflement. Peut-on dépasser ces désagréments et s’y habituer dans une espèce de logique amoureuse ? Ou la quête du bien-être individuel devient-elle si forte que les moments d’échanges et de rencontre vont se trouver ailleurs ? On constate ainsi de plus en plus souvent dans les couples et dans les familles des moments solos (les moments à soi) et des moments « avec » (le conjoint, la famille). Cette évolution traverse toutes les pièces. Les articulations entre ces moments et ces espaces du chez-soi sont complexes et intuitives.

Très souvent cela fonctionne assez bien sauf à la salle de bain et, autour de la cinquantaine dans la chambre, pour le lit. Le problème est que souvent on ne peut pas en parler comme d’un problème technique, de santé ou comme l’établissement du meilleur bien-être pour chacun des conjoints. Il y a à la fois une symbolique et un tabou : si on ne fait pas lit ensemble toute la nuit c’est qu’il y a un problème dans le couple. Alors qu’il s’agit de comprendre que les couples ont changé et qu’ils respectent l’autonomie de l’autre. Il y a un décalage aujourd’hui entre l’évolution des comportements et des désirs, et les mentalités qui restent accrochées à la représentation ancienne du partage du lit conjugal comme signe de l’accord du couple.

Propos recueillis par Pascal Dreyer, janvier 2015

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