Architecture & urbanisme Architecture Rénovation, construction : repenser la place de l’architecte
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Rénovation, construction : repenser la place de l'architecte

Entretien avec Frédéric Denisart, architecte


Entretien

Frédéric DenisartEn 2017, l’architecte Frédéric Denisart était membre du Conseil national de l’ordre des architectes (CNOA). Il revient sur la place de l’architecte aujourd’hui, une place à repositionner, selon lui.  Il est référant pour la formation accessibilité auprès de l’association des maires de France. Cet architecte, qualifié haute qualité environnementale est dirigeant de l’atelier Matières d’Architecture, créé en 1998 à Charleville-Mézières.

Comment vont les architectes aujourd’hui ?

La France s’est engagée il y a plusieurs années à diviser par quatre ses émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050. Nous sommes aujourd’hui à une croisée de chemins assez complexe à gérer. Une économie très contrainte et des obligations d’améliorations globales de performance à atteindre. La position de l’architecte par rapport à cela est cruciale. Il doit prendre en compte les restrictions budgétaires et une grande attente pour garantir les performances, notamment énergétiques. Pour y parvenir, il convient de mener des réflexions de terrain, avec TOUS les partenaires d’un projet. Cela demande du temps, or le temps alloué à la réflexion et au projet n’est pas valorisé dans une société en perpétuelle recherche de vitesse. Si l’on ajoute le constat que les politiques publiques ont tendance à diminuer la place accordée à la matière grise pour privilégier les techniques constructives industrialisées, on a tendance à éloigner la réflexion intelligente sur le projet. Sans maîtrise d’oeuvre bien organisée, il n’y a pas de gestion de projet. Le chemin devient flou. Il faut absolument que la profession se positionne clairement pour apporter des solutions qui soient dans l’air du temps de la rigueur économique.

Je regrette l’image partielle que la société a de l’architecte : la « star » qui intervient sur des projets élitistes, à qui on fait appel quand on a de l’argent. En France, 50 % des architectes travaillent seuls. Les architectes savent gérer des projets à taille humaine, au plus près des territoires et des citoyens. Pour chaque projet de construction ou de rénovation, le savoir-faire est le même. Il s’agit d’avoir une vision globale du projet, une intelligence dans sa gestion, une gestion humaine des intervenants. On peut la mettre en place sur des projets publics comme sur des projets privés plus modestes qui bénéficient de moyens financiers réduits. Pour obtenir ce résultat, il faut intervenir différemment. Par exemple en mettant en oeuvre des méthodes de travail adaptées pour apporter une qualité maîtrisée tout en respectant les budgets.

C’est pour cela que le CNOA dote les architectes d’outils spécifiques. Comme le forfait rénovation, pour leur permettre de travailler sur des petites opérations de rénovation. Il faut changer cette vision des architectes inaccessibles, et les aider à muter vers de nouvelles responsabilités et des nouvelles façons de faire.

Quelle est la place de l’architecte ?

Les architectes travaillent, notamment avec les bailleurs sociaux, depuis des décennies sur la rénovation de logements construits durant les Trente Glorieuses. Mais en dehors de ces projets de rénovation de logements groupés, notre place n’existe pas clairement. Contrairement aux bâtiments neufs où elle est limpide et portée par la loi sur l’architecture. La communication des architectes sur la rénovation est très discrète. Tout simplement parce qu’une rénovation de qualité, sensible et qui respecte le patrimoine ne se voit pas, sauf pour les usagers qui en profitent. L’affichage urbain est moins flagrant et le message ou les discours n’ont jamais été très prégnants. La place de l’architecte dans la rénovation est différente de celle de la construction neuve, mais elle existe. Il faut réfléchir à la repositionner. De mon point de vue, cela doit se faire en s’appuyant sur les autres acteurs de la rénovation. C’est un travail de partage d’expériences, comme un parcours de relais. La réussite du projet est comme le bâton de la course de relais. Chacun intervient avec sa maîtrise puis passe le bâton du projet ou de la restructuration à d’autres personnes, qui elles aussi apporteront leurs propres expertises pour l’intérêt global et la réussite.

Pour la construction d’un bâtiment neuf, tout s’organise autour du projet de l’architecte. Dans la rénovation, il faut se poser des questions sur la place de l’architecte au sein de l’équipe de relais. Doit-il passer autant de temps sur le chantier ? Sa responsabilité être la même ? Ne doit-elle pas être partagée ? Pour avancer, il faut que toutes les constituantes de la maîtrise d’oeuvre, les entreprises et les habitants soient associés à ces réflexions. Nous avons été formés à respecter les intérêts des uns et des autres. Et bien sûr de l’architecture dont l’État nous a confié la maîtrise. Écouter des points de vue, tirer parti d’intérêts très divers, tout en conservant une vision globale du projet, c’est dans notre culture d’acteur collégial. Appuyons-nous sur cette intelligence et ces savoir-faire pour accompagner les habitants dans une rénovation de qualité, économiquement acceptable, qui ne massacre pas le patrimoine, richesse culturelle de notre pays.

Je suis par exemple très inquiet de savoir ce que deviendront ces immeubles anciens en pierre que l’on est en train d’isoler par l’intérieur ou par l’extérieur. Comment la pierre, qui a évacué l’humidité parce qu’elle était chauffée et respirait, va-t-elle tenir ? On dénature les qualités physico-chimiques du matériau. Il faut se poser des questions de durabilité. Se préoccuper de savoir comment les planchers en bois, accrochés à cette pierre qui n’évacue plus son humidité, vont tenir. Cela ne me dérange pas que l’on rénove sans l’expertise architecte. Au sein du projet, qui se pose ces questions globales, sinon lui ?

Comment appréciez-vous l’ouverture entre les disciplines souhaitée lors des Assises de l’habitat Leroy Merlin ?

Le travail des Assises de l’habitat est intéressant en ce qu’il met en relation et organise la réflexion d’acteurs multiples. Cela élargit fortement le champ des questionnements. Et cela va aussi dans le sens de ce que nous avions initié avec le Plan bâtiment durable dans le groupe de travail sur la nouvelle dynamique de rénovation énergétique. Le fait de pouvoir participer à des échanges de grande qualité nous intéresse. Il faut établir une réflexion au-delà des professionnels de l’architecture, sur l’habitat, le maintien de la personne à domicile, dans son habitat désiré. Et aussi sur la qualité de cet habitat avec d’autres professionnels, le plus largement possible.

Parler de qualité de l’habitat et de maintien des personnes dans leur habitat, nous permet de travailler avec des gens avec lesquels on n’a pas l’habitude de travailler. Des personnes qui sont plus proches de l’humain que de la construction : sociologues, professions médicales et sociales, etc. Ils ont un regard enrichissant sur la psychologie ou la physiologie d’un individu dans son environnement. Cela doit nous permettre de pousser nos réflexions sur, par exemple, la rénovation urbaine, la performance énergétique et l’amélioration du cadre de vie.

Le maintien des personnes âgées à domicile donne l’occasion d’aborder des questions fondamentales d’urbanisme. Alors que les territoires ruraux ou semi-urbains perdent leurs habitants, peut-on continuer à construire des logements aussi massivement que depuis ces cinquante dernières années ? L’étalement urbain et ses lotissements excentrés font disparaître une économie rurale porteuse de lien social. Plus on éloigne le logement des centres-bourgs, moins ceux-ci sont susceptibles d’accueillir des services et des activités économiques. Tandis que si l’on donne la possibilité aux habitants de rester le plus longtemps possible chez eux, ils continueront à accueillir leur famille. Ce qui est fondamental pour les personnes âgées. Ils continueront à aller chercher à pied leur pain, à faire venir un-e infirmier-ère à domicile. Ils recevront la visite du facteur, etc. Autant de services créateurs d’emplois et de dynamisme dans des territoires ruraux qui sont en train de mourir.

 

Quelles perspectives pour l’architecture et l’habitat à vos yeux ?

L’architecture est d’utilité publique, la qualité de l’architecture est d’utilité publique. C’est en ce sens que nous sommes une profession réglementée. Elle a un code de déontologie et des devoirs professionnels à respecter pour réaliser une architecture de qualité. Or, une bonne architecture fait un bon cadre de vie et un bon cadre de vie, structuré et cohérent, permet aux gens de vivre mieux et d’être plus heureux.

Je regrette, notamment en ces temps d’élections, que le logement ne soit plus au cœur de la réflexion politique : c’est insupportable. Nous vivons dans un pays riche et il y a encore des gens qui vivent dans la rue ou qui sont mal logés : ce n’est pas possible. Il faut que tous les acteurs de l’habitat travaillent ensemble pour trouver des solutions intelligentes à cette question qui est, pour moi, fondamentale. Par exemple, développer les capacités des gens à rénover leur logement, c’est donner la possibilité à tout un chacun d’habiter décemment. Et peu importe que cela passe par une rencontre organisée par une grande surface de bricolage ! Ce qui m’importe, c’est que l’on fabrique, par exemple, des plaques de plâtre respectueuses de l’environnement, plus faciles à mettre en œuvre et moins chères afin que, demain, chacun habite quelque part parce qu’il a pu rénover, rendre habitable, l’endroit où il veut habiter. »

 

Propos recueillis par Christel Leca – avril 2017

Visuel couverture : Pascal Gontier

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