Santé & bien-être Santé environnementale Le concept de santé-bâti
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Le concept de santé-bâti

Entretien avec Suzanne Deoux


Entretien

Suzanne Déoux, docteur en médecine, est professeur associé à l’Université d’Angers – Ingénierie de stratégies de santé dans le cadre bâti et urbain, UFR des Sciences Pharmaceutiques et d’Ingénierie de la Santé, à l’Institut Supérieur de la Santé et des Bioproduits d’Angers (ISSBA). Elle est la fondatrice de Medieco et a initié les Défis Bâtiments Santé.
Auteur de nombreuses publications, elle intervient régulièrement dans des programmes de construction pour la prise en compte du concept de Bâtiment santé positive® qu’elle développe après plus de deux décennies consacrées à l’impact sanitaire de l’environnement intérieur. Elle a publié en 2010, Bâtir pour la santé des enfants, guide pour la construction des bâtiments accueillant des enfants : maternités, crèches, écoles, gymnases, piscines, patinoires, etc.

Pour Leroy Merlin Source, elle revient sur les notions de bâti et de santé, sur leur articulation complexe et lourde d’enjeux tant en termes de santé publique que sociale, et éclaire le débat actuel des particules fines dans lequel la France essaye de tenir une position forte.

Pouvez-vous rappeler en quelques mots ce qu’est le concept de Bâtiment santé positive ?

Le lien entre la santé et le bâtiment s’appuie sur le sens fondamental de chacun des termes qui le composent. Un sens qu’il faut toutefois articuler pour en dégager toutes les implications et toutes les virtualités, ce que nous oublions trop souvent.
Le bâti est ce que l’homme construit pour se protéger des agressions et nuisances extérieures : la pluie, le froid, le vent, etc. Cette fonction première, essentielle, a pour conséquence immédiate que le bâti (le logement, la maison, etc.) ne doit pas être source de nocivités pour l’habitant. Il ne doit pas lui être contraire, que cela soit de manière évidente ou de manière invisible.
La santé, elle, a été définie par l’Organisation mondiale de la santé en 1946 comme « l’état de complet bien-être physique, psychique et social. » Cette définition ne se réfère pas à l’absence de maladie, mais repose sur une vision plus positive de la santé, même s’il paraît difficile de l’atteindre. Elle utilise le terme global de bien-être, hélas galvaudé aujourd’hui. Le bien-être est trop souvent réduit à un état assez vague, plutôt de nature psychologique, souvent lié au seul geste de consommation, alors qu’il faut l’entendre dans sa triple composante somatique, psychique et sociale. On perçoit tout de suite la complexité de cet état de « santé » à travers la difficulté qu’il y a à penser ces trois dimensions ensemble.
Le concept de « bâtiment santé positive » s’appuie sur une conception du cadre bâti qui considère de manière simultanée tous les éléments qui le constituent et tous les effets qu’il produit sur la globalité de l’être. Cet environnement, le plus proche de l’homme, est composé de paramètres physiques, chimiques, biologiques, psychiques et sociaux qu’ils font considérer ensemble. Du côté des effets, la question de la santé sociale est le parent pauvre de la réflexion. On le constate dans maints bâtiments construits depuis quarante ans : le bien-être social des habitants n’a pas été pris en compte ou pensé jusqu’au bout. Outre les différents paramètres mesurables et les effets du cadre bâti sur la vie sociale, notre environnement intérieur influe sur l’équilibre psychique de l’habitant dont on commence juste à entrevoir les enjeux, notamment dans les équipements collectifs concernant des personnes vulnérables : les enfants, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées.

Qu’elle est pour vous l’importance de la dimension psychique de la relation « santé-bâti » ?

Pour illustrer cette composante de l’environnement bâti, je dis souvent que nous ne devrions pas acheter des mètres carrés de logements, mais des mètres cubes. Si la surface garde toute son importance, le volume est un paramètre trop souvent négligé ou peut-être volontairement réduit pour diverses raisons économiques. Il conditionne non seulement la quantité d’air respirable, mais aussi ce que l’on appelle l’espace vital qui participe au sentiment de bien-être ou, au contraire, de mal-être. Dans une pièce de 30 m2 avec une hauteur sous plafond d’à peine plus de deux mètres, la sensation d’oppression, d’écrasement s’impose à chacun ! La qualité des espaces ne se résume pas à leur seule fonctionnalité, c’est-à-dire à permettre des usages prédéfinis et fréquents. Le traitement de l’espace — formes, matières, acoustique, lumière, couleurs — constitue un langage discret, indicible, parfois invisible, souvent subi, qui modèle et conduit les comportements. Aucune norme n’empêche la construction de bâtiments tristes où l’uniformité devient ennuyeuse, où les espaces manquent d’âme. Même difficilement quantifiables, les conséquences sur le bien-être des usagers sont réelles.

Dès le programme, l’apport des sciences psycho-sociales est essentiel pour intégrer les comportements, anticiper la multiplicité des usages du cadre bâti. Je vais vous donner des exemples en milieu scolaire qui, sous leur côté banal, ont une répercussion sur la qualité de vie quotidienne. Ils concernent le rangement et l’affichage.

Ranger est une activité pédagogique comme une autre. C’est apprendre à mettre en ordre, c’est aussi faire de la place pour qu’autre chose puisse apparaître. Les espaces de rangement permettent de construire des compétences méthodologiques, du savoir faire et surtout d’organisation du travail pour et par l’enfant. Si, dans le projet, les rangements sont intégrés, par exemple, dans les parois verticales, ils évitent de surcharger et d’encombrer la classe. Sinon, les enseignants sont confrontés à l’envahissement de leur espace de travail par des éléments qui en troublent ou parfois en dénaturent la fonction et les usages. C’est l’irruption d’un désordre qui de concret peut rapidement devenir psychique. Ainsi, très directement, la non prise en compte d’un besoin pourtant important et connu de l’enseignant place ce dernier dans une situation de difficulté. Il en est de même pour l’affichage, relais d’informations et présentation des travaux des élèves, etc. Dans les bâtiments où l’éclairage naturel a été pris en compte et soigné, les solutions d’affichage peuvent être négligées. J’ai visité des salles de classes où les enseignants n’avaient pas d’autre solution que d’utiliser les importantes surfaces vitrées comme murs d’affiches, privant ainsi les enfants des apports de lumière naturelle.

Le technique et le fonctionnel ne peuvent seuls apporter la qualité à l’ouvrage. Une réelle consultation et information des usagers permet d’adapter le bâti aux besoins et aux comportements humains. On ne peut penser pour l’usager, croire connaître ses souhaits et ses habitudes, sans l’intégrer en amont du projet.

Vous insistez sur le rôle déterminant de la programmation. Qu’en est-il et quelles limites constatez-vous ?

En amont du projet architectural, il existe une phase dite de programmation. C’est une étape fondamentale qui fixe la nature du projet, ses objectifs et ses contraintes. Face à la complexité de plus en plus grande de la mise en œuvre d’un nouveau bâtiment, les maîtres d’ouvrage devraient plus souvent confier cette étude et l’accompagnement du projet à une équipe pluridisciplinaire dans laquelle les préoccupations de santé physique, de santé psychique et de santé sociale sont analysées avec soin par des spécialistes compétents et mises en cohérence avec les multiples contraintes urbaines, techniques, économiques, environnementales, etc.
Le plus souvent, par manque de temps et par souci d’économie, cette étape apparaît inutilement coûteuse alors qu’elle permet de faire de véritables économies en évitant des erreurs très onéreuses à corriger une fois le bâtiment construit. Les préoccupations énergétiques deviennent hégémoniques aux dépens et, parfois en contradiction, avec la santé de l’homme, dans son sens le plus large. Il en est de même pour la qualité d’usage. Les besoins humains sont trop souvent abordés sous la forme d’un discours d’intention, alors que, par exemple, les prescriptions en matière d’espace n’en permettent pas la transposition.

Les architectes et les consultants, comme vous, ont-ils une marge de manœuvre une fois le programme écrit et validé ?

C’est là le problème majeur, tout particulièrement lors des appels à projets. Le programme a pour fonction de conditionner très directement la conception. Le problème, comme nous venons de le voir, réside dans le manque de travail de fond qui élude les exigences et les enjeux contemporains. Une fois validé, il est proposé aux architectes qui le mettent en formes en se référant strictement au contenu sous peine de ne pas être retenus. Il n’y a donc pas de marge de manœuvre ou alors à la marge du projet et non dans ses fondamentaux.

Les maîtres d’ouvrages, les collectivités, les institutions publiques ou privées de santé, etc., doivent aujourd’hui prendre en compte les dimensions de santé physique, psychique et sociale dans l’amont des projets. Mais pour cela elles devront de plus en plus faire appel à des équipes pluridisciplinaires (avec l’appui des sciences humaines et sociales) et donc prendre davantage de temps au moment de l’étape de programmation.

En termes environnementaux, l’actualité récente est dominée par le « Plan particules »  dans la dynamique du Grenelle de l’environnement. La pollution particulaire serait responsable selon l’Organisation mondiale de la santé de plus de 30 000 décès prématurés par an, en France.  Quel est l’avis du médecin et du consultant santé-bâti ?

Les polluants atmosphériques que nous respirons sont de deux types : des gaz et des particules. Selon leur réactivité chimique, les polluants gazeux affectent différents niveaux des voies respiratoires. Le formaldéhyde est, par exemple, un irritant de la partie supérieure de l’arbre respiratoire à la différence des oxydes d’azote et de l’ozone dont l’action inflammatoire s’étend jusqu’au poumon profond.
Les particules ont des origines, des compositions, des tailles très différentes. Leur progression dans l’arbre respiratoire va dépendre de leur taille. Le dépôt des particules dont le diamètre est supérieur à 10 µm (PM10, particulate matter, en anglais) est essentiellement buccal, nasal et pharyngé. Les particules de 3 à 10 µm vont pénétrer dans la trachée, les bronches. Avec un diamètre est inférieur à 3 µm (PM2,5), les particules fines atteignent les alvéoles pulmonaires, à l’origine ou facteur d’aggravation de maladies respiratoires : bronchoemphysème, asthme, cancer du poumon. La nocivité des PM2,5 est désormais scientifiquement avérée. Elle est du même ordre de grandeur que le tabagisme passif, selon le Dr. Sylvia Medina, épidémiologiste à l’Institut de veille sanitaire (InVS).
Plus petites encore, les particules de moins de 0,1 µm traversent la paroi de l’alvéole pulmonaire, passent dans le sang et impactent l’organisme entier. Le comportement de ces particules dites alors ultrafines est différent. Leur pénétration dans les membranes biologiques épithéliales leur assure une diffusion dans l’ensemble de l’organisme, bien au-delà des voies aériennes. Ces particules restent longtemps en suspension dans l’atmosphère en raison de leur faible taille, offrent une surface cent fois plus importante que des particules de 10 µm ce qui augmente d’autant les réactions chimiques d’adsorption et d’absorption à leur surface. Elles ne représentent qu’environ 1 % de la masse de l’aérosol urbain, mais elles focalisent l’attention des nanotoxicologues en raison de leur surface développée, de leur nombre et de leur composition différente des plus grosses particules et riche en éléments toxiques.
Alors que pendant longtemps, on n’a su mesurer dans l’air que les particules de 10 µm, les avancées de la métrologie rendent possibles actuellement l’évaluation concentrations des différentes catégories de particules.

Quelle est la source principale des particules fines ?

Toutes les combustions ! Elles émettent des particules fines par condensation de gaz et de vapeur. Les sources sont donc nombreuses : les activités industrielles, le trafic automobile, notamment la motorisation diesel, la fumée de tabac, les appareils de chauffage, et la biomasse donc le chauffage au bois… C’est là une question sensible que les défenseurs de l’énergie bois ont un peu mise entre parenthèses. Le chauffage au bois doit concilier les enjeux environnementaux et sanitaires. S’il est bien évident que l’énergie bois, aux multiples atouts environnementaux, doit être développée, la réduction des émissions de particules est une nécessité. Différentes technologies de filtres existent, mais leur coût abaisse la rentabilité de cette énergie par rapport au gaz. Le chauffage au bois collectif permet l’amortissement de ce traitement des fumées alors qu’il n’est pas encore techniquement possible d’équiper les poêles à bois individuels de filtres efficaces.
Au Canada, à Montréal, les études conduites, il y a plus de dix ans, par le Ministère de l’environnement ont prouvé que, le week-end, les quartiers résidentiels étaient plus pollués que le centre ville en raison du recours massif aux cheminées et au chauffage bois. Les émissions de ces équipements sont considérées comme un sérieux problème de santé publique, surtout en milieu urbain. Après l’interdiction d’installer un foyer ou un appareil utilisant un combustible solide à Montréal, le Québec est, depuis le 1er septembre 2009, la quatrième province canadienne, après la Colombie-Britannique, Terre-Neuve et la Nouvelle-Ecosse, à réglementer les appareils de chauffage au bois qui doivent satisfaire aux limites d’émissions pour protéger leur santé et accessoirement celle de leurs proches et de leurs voisins !! En France rien n’est encore imposé.

Quelle est la position de la France dans le débat sensible du choix d’une valeur seuil pour les particules fines (PM 2,5) dans l’air ?

Des valeurs limites journalières et annuelles sont fixées depuis des années pour les PM10. En 2006, d’âpres discussions ont eu lieu, au niveau européen, autour de la mise en place de la directive fixant la valeur seuil atmosphérique des particules fines (PM2,5), responsables chaque année, dans l’Union européenne, de 110 000 hospitalisations dans les deux jours suivant un pic de pollution particulaire et de 386 000 décès prématurés, c’est-à-dire de la perte de six à neuf mois de vie.
Un important lobbying des industries automobiles, en particulier, allemandes, ont obtenu l’établissement d’une valeur limite à 25 microgrammes par m3 d’air, malgré les recommandations de l’OMS qui préconise depuis longtemps 1015 µg/m3, et les alertes des scientifiques, dont beaucoup de Français, qui exigeaient au moins 15 µg/m3. Il est important de remarquer que les USA, dont la conduite environnementale est critiquée, ont déjà adopté cette valeur seuil de 15 µg/m3.

Suite au Grenelle de l’environnement, la France souhaite faire mieux que l’Europe. En octobre 2007, le seuil de 15 microgrammes par m3 a été proposé comme valeur cible en 2010 et valeur obligatoire en 2015. Alors oui, nous serions peut-être meilleurs que les autres ! Mais cela ne nous empêchera pas de recevoir les particules fines des Anglais (rires) !!

Qu’en est-il dans le bâtiment des sources des particules fines et des combats à mener ?

Evidemment, les particules fines et ultrafines sont présentes à la fois dans l’air extérieur et dans l’air intérieur. Les principales sources de particules fines sont la cuisson, la fumée de tabac et l’encens qui en émet cinq fois plus que le tabac, comme en témoignent les premiers résultats d’une thèse en cours à l’INERIS sur les particules en milieu domestique. Une autre source moins connue de particules fines est constituée par les imprimantes laser et les photocopieuses présentes sur les lieux de travail, mais aussi désormais chez les particuliers. Dans des bureaux assez vastes, les équipements peuvent être éloignés du personnel, voire installés dans un local dédié avec un renouvellement d’air plus élevé.
Mais chez le particulier, c’est plus difficile. Ce dernier doit prendre de nouvelles habitudes puisqu’il n’a pas d’espaces spécifiques pour fumer ou pour imprimer ses photos de vacances ! Il doit s’habituer à fumer dehors, à ne pas imprimer n’importe quand, et à aérer régulièrement les pièces de son logement. Il faut aussi apprendre à ne pas être victime du marketing olfactif, résistance qui demande un effort conscient puisque, respirant tout le temps, nous ne pouvons pas nous soustraire aux informations olfactives. Cette invasion commerciale des odeurs a profondément modifié l’inconscient collectif qui associe désormais le propre à une odeur. Lorsqu’un produit ne sent pas, il est suspect d’inefficacité. Or c’est évidemment faux. Aérer, apporter de l’air neuf est meilleur désodorisant qu’un produit qui masque les odeurs et dont les composés organiques volatils et les particules fines pénètrent dans nos voies respiratoires, même si nous ne nous en rendons pas compte.

Propos recueillis par Pascal Dreyer en septembre 2009

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